Friday, November 11, 2005

Inde 1998



3 janvier 2000
Le choc, ce matin, au courrier, de voir un timbre indien bien connu au dos d'une carte-vue contenant le texte suivant:

Hi Roland,
OM SHANTI from Goa !
Would be nice
to have you here.
Wish you a merry
Xmas & a very happy
new year.
Carsten

Au verso, un sadhu, plus avenant en apparence à ceux que j'ai pu rencontrer, armé d'un trident shivaïste.
Carsten, aurais-tu pu imaginer que ta carte serait arrivée exactement le jour anniversaire de notre rencontre?
Il y a deux ans, jour pour jour, que nous nous sommes rencontrés...


LE 2 JANVIER 1998
Tôt le matin, à 5 h 30, nous partons de Bouillon en voiture, à trois, Claudine, Verlaine et moi, vers l'aéroport de Bruxelles-National pour prendre l'avion Air France qui me mènera à Paris Charles-de-Gaulle.
Hier nous avons fêté la nouvelle année avec la famille Berger chez ma sœur Claudine. La fête s'est très bien passée, musicalement comme de bonne habitude. Je pars en Inde demain, je suis serein, tout va bien.

Voilà six mois que je me prépare à cette "expédition" et que de changements dans ma façon de l'aborder, de la concevoir, de l'imaginer! Beaucoup de discussions avec Philippe, qui m'enjoint de ne pas me cantonner dans une seule vision de l'Inde, mais dans sa multiplicité: observer l'avance de la "civilisation" destructrice d'une qualité que nous avons perdue, ne pas me cantonner à ce que je recherche mais être ouvert à tout ce qui peut se présenter. Je parle de l'Inde à tous ceux qui y sont allés, je suis avide de tout ce qui la concerne, j'ai besoin de renseignements.
Je sais bien que ce ne sera pas facile là-bas (je le ressens intimement), mais il faut que cette démarche soit faite. Je dois me donner l'occasion d'un chamboulement de mon quotidien qui me mènera à une transmutation.
Laquelle? Je n'en sais rien.

Lecture de livres touristiques pleins de belles photos, dont je traduis, en cartographe, la réalité qui s'y cache. Il est certain que je ne pars pas avec des images d'Epinal, vers une terre idyllique où coule le miel. Non, je sais pertinemment bien que l'entreprise est d'envergure, en ce qui me concerne tout au moins. Je ne suis pas un battant, trop fleur bleue pour cela! La preuve: Maman s'en fait, elle sait que son fils n'est pas exactement taillé pour la chose. A moi de faire bon usage de cette constatation. Alors je lui dis ce que je lui dis depuis longtemps quand j'entreprends ce qui lui semble impossible: "Maman, je suis dans les mains de Dieu, donc rien ne peut m'arriver". C'est une boutade, mais une boutade sérieuse, car je suis plus sérieux qu'elle sur ce sujet. Mais je ne lui ai jamais dis la suite évidente:" Si c'est la catastrophe, si je meurs, je suis quand même et toujours entre ses mains". Cela me semble tellement évident: rien ne peut m'arriver de mal si je fais ce que je sens au plus profond de moi et qu'en plus je le fais en pleine connaissance de cause.

J'ai fait des photocopies réduites de plusieurs guides touristiques, ainsi que de remèdes sur des pathologies touristiquement typiques, reliées en toile et papier verts. Ça prend moins de place que l'original. C'est rassurant. Si je ne sais que faire en cas de pépin, j'ai accès aux remèdes.
Le sac à dos rouge est bouclé, la banane de Manu contient mes papiers et le billet d'avion, son petit sac noir qui restera près de moi dans l'avion contient le nécessaire immédiat, dont les délicieuses gaufres de bonne-maman. D'après les bruits qui courent, il y aurait des petites surprises dans mes bagages. Tout va vraiment bien.

A l'aéroport, j'enregistre pour le vol (ça fait très traduction de l'anglais). La réservation se fait également pour le vol Paris-Bombay. At the window, of course, je veux tout voir. Les bagages disparaissent sur le tapis roulant vers des abimes insondables.

Nous déjeunons tous les trois d'un croissant et d'une tasse de café, le nez sur la vitre, ce qui nous donne l'occasion de regarder les avions décoller. Le ciel est encore noir, il ne fait pas très chaud. Les croissants, c'est pas ça, c'est d'ailleurs jamais ça. Être ensemble tous les trois fait du bien avant le départ. Comme le dira plus tard Verlaine, moi je sais que je pars, mais eux, ils ne se rendront compte que dans deux jours que je suis parti et pour longtemps.
Le décollage est prévu pour 08 h 15.

Je me présente au guichet. Formalités, et de l'autre côté, derrière les vitres, je leur fais signe au revoir. Elles sont souriantes, confiantes. J'essaie de ne pas extérioriser ma crainte de ce futur inconnu, je ne veux pas du mélodrame du voyageur-qui-s'en-va-en-terre-lointaine. Je veux être simplement quelqu'un qui part en vacance, loin peut-être, mais pas loin du cœur. L'inconnu tant attendu se trouve maintenant devant moi.
Jusqu'à présent, je n'avais qu'à laisser passer le temps, il se chargeait du futur quotidien, des occupations, des déplacements. Maintenant, ce sont mes pieds qui le construiront. Il sera cet irrémédiable tant attendu. Il faut que j'avance, que je me déplace vers lui que j'ai choisi. Avec effort, certes, mais avec la conviction que je conduis Roland vers l'aboutissement d'une somme importante de rêves à réaliser impérativement. Il faut que je concrétise ce que j'ai souhaité en me mouvant dans la direction de cette décision.
En avant.

Partir, c'est quitter les siens. Quitter Claudine qui reste avec les quatre enfants et une salle de bain qui fuit, rafistolée avec des plastiques, ce dont je ne suis pas fier. Verlaine, qui sait ce que représente ce voyage pour son père, qui l'encourage, sans se rendre compte, peut-être, du danger qu'elle court de ne pas le voir revenir. Un pas hors de cette direction et un autre futur m'échoirait. Il n'en est pas question, et c'est avec joie doulou/heureuse que je me dirige vers l'embarquement.
Un Fokker 70, un petit avion court courrier, emmène vers Paris sa cargaison d'humains vers des destinées inconnues. Qui sont ces gens, où vont-ils, quelle est leur ligne de futur personnelle?
Au décollage mon voisin se cramponne par les jambes aux pieds du siège qui lui fait face. Ce jeune homme aurait-il peur? Ce n'est quand même pas cette position qui le sauvera d'un accident d'avion? Je me mets à rigoler de le sentir si tendu. En fait, je jubile: je vais décoller, quitter le sol, dans une machine qui défie les lois de la pesanteur. Dans quelques instants, je vais vivre une impossibilité. Comme celle du bateau qui flotte sur l'eau alors que sa masse ne pourrait que le faire couler; comme le patin à glace dont le couteau permet le déplacement à sa surface avec agilité. Incroyable!
Vivre un impossible me met chaque fois dans cet état de jubilation: "Je défie une loi naturelle". Bien qu'en fait, c'est: "Grâce à une deuxième loi naturelle qui met en œuvre d'autres forces ou d'autres relations, la première loi est contournée."
L'impossible devient possible, le désert devient accessible et l'évident désuet. Un nouveau monde naît là où il existait pourtant déjà.
Ça, c'est vraiment gai.

Les moteurs hurlent. Le bolide s'élance dans sa trajectoire ascensionnelle, Roland a le nez sur la vitre, la conscience dans son ventre pour bien le ressentir, les yeux partout autour de lui pour ne rien perdre du spectacle. Rien que le plaisir de l'avion comble déjà tout le plaisir du voyage. Je ne donnerais ma place à personne d'autre.

A bord, les hôtesses s'activent à nous servir le petit déjeuner. Ayant déjà mangé à l'aéroport, je voudrais refuser le plateau. Mais comme je suis ici en voyage d'étude, j'entame le repas en commençant par le connu pour finir par le non identifiable. Bref, même ce dont je ne mange jamais a été engouffré. De quoi déjeune-t-on dans les avions? De nourriture dans du plastique! Peut-être un peu plus raffinée que ce que l'on trouve dans les grands magasins? Enfin, il y a une tentative de ne pas nous servir du tout venant.
J'ai tout mangé.

Au dehors, le jour se lève sur une mer de nuages tristes et humides. L'objet volant, à peine en l'air, redescend vers la masse immobile qui se trouve en dessous de nous: Paris, c'est la porte d'à côté. Les moteurs font moins de bruit, nous traversons la couche de nuages gris et épais. Très impressionnant. La piste d'atterrissage de Charles de Gaulle se présente droit devant et nous y atterrissons, mon voisin arc-bouté comme s'il attendait une catastrophe, et moi, en jubilation totale. Boum, nous y sommes, sur la planète grise et détrempée.
Nous roulons sur le tarmac en rase campagne. Un bus qui nous attend nous emmène aux bâtiments de l'aéroport. Dans ces bâtiments aussi vastes qu'une ville, je suis les flèches des passagers en transit et en profite pour passer aux toilettes. Déposer le petit sac, enlever la banane, se soulager. Marrant les formes que prennent les peurs. C'est la troisième fois depuis ce matin. Mon organisme participe lui aussi au voyage. Il se vidange.
Je renfile le tout et reprends le jeu de piste fléché.

"Où est le billet d'avion?"
Il est coincé dans ta ceinture, mon vieux.
Non il ne s'y trouve pas.
Holà. Plus de billet, plus de voyage! Attention!
Dans la banane.
Vite, je l'ouvre. Il ne s'y trouve pas non plus.
Merde!
Mon voyage fout le camp!
Vite, dans le petit sac noir.
Vite. Je le retire de mon dos. Je le pose à terre.
Vite, au beau milieu de la foule qui suit les flèches.
Et là, coincé entre les bretelles: le billet!

Comment a-t-il pu tenir à cet endroit sans tomber?

L'adrénaline s'épanche et se dissout. Le billet salvateur, celui dont mon futur dépend, ce futur tant espéré, que j'ai cru perdu, irrémédiablement, il est là dans mes mains, je l'ai retrouvé.
Il existe à nouveau.

Il existe à nouveau.
Mon Dieu, merci.

Les escalators me mènent au hall des départs, tout tremblant encore de ce décès et de cette résurrection. Des free-shops de luxe s'alignent autour de nous, et au-delà, à gauche, des portes vitrées flanquées de comptoirs conduisent à l'embarquement. Cette fois-ci je monte à bord d'un Boeing 747 d'Air France.
Ce fameux Jumbo Jet pour lequel nous courions aux fenêtres, à Evere, pour le regarder passer dans le ciel au temps de notre jeunesse. La forme de son fuselage avec sa bosse sur le nez, sa taille immense, en faisait un objet d'admiration. Il était le plus grand engin volant jamais construit. Mon Oncle Edmond en était directeur de l'entretien à la Sabena. Une fierté en ce qui me concerne, et une reconnaissance puisque plusieurs camarades du quartier avaient leur père employé à Zaventem. Nous connaissions ses heures de décollage et nous ne le rations jamais.

Passage aux formalités. Billet, passeport, vérification des bagages à main, fouille (hé oui). Le petit sac et la banane traversent une chambre noire où des rayons X scrutent l'intérieur des bagages à main. Une jeune hôtesse derrière son écran m'apostrophe:
- Vous avez un Opinel dans votre sac!
- Oui, c'est vrai.
- Il vous est interdit d'en posséder en cabine! Veuillez me le donner, il vous sera restitué à l'arrivée.
L'Opinel de 10 cm de long glisse dans une grande enveloppe de 50 x 30 cm, rembourrée, pour ne pas l'abimer...
L'hôtesse me dit:
- Vous le récupérerez soit en cabine, soit avec les bagages. Le commandant de bord décidera lui-même à l'arrivée.
Merde, un délai.
Charmante, l'hôtesse, quand même.
Elle m'a arrêté pour appliquer les lois ou pour causer? C'est dangereux un petit Opinel? Il faudra vérifier si cette règle se fait appliquer ailleurs.

Je suis assis au deuxième rang, à gauche, à la fenêtre, bien entendu.
L'intérieur de l'avion est immense: trois sièges à gauche, autant à droite, et beaucoup au milieu. L'avion est divisé en trois parties de l'avant à l'arrière. Les premières classes se trouvent à l'étage, dans le nez. Les secondes classes en trois sections séparées par des galleys (des cuisines) et des toilettes. Sur chaque cloison de séparation un écran de cinéma. Au dossier du siège qui nous fait face se trouve une revue de luxe ( le truc que je ne lis jamais); un sachet en papier solide, si un repas voulait remonter par l'œsophage (non mais je suis un dur, moi); une couverture plutôt légère (c'est pas ici que j'aurai froid) et des écouteurs. Je sors les écouteurs. Il y a deux fiches dans le fauteuil. Essais: rien. Bon, attendons le départ.
Un homme, vraisemblablement un indien (de l'Inde) dans la cinquantaine s'assied un siège plus loin. Il n'y a personne entre nous.
Au deuxième rang je suis assis en face de la première fenêtre. L'aile se trouve un peu en arrière, j'aurai donc un bon champ de vue sur l'extérieur.

Les hôtesses s'activent. Elles placent les passagers, les aident à poser leurs affaires dans les coffres muraux, écoutent avec patience les mille et une petites choses que leur racontent les nouveaux arrivants. A chaque départ elles doivent refaire connaissance, caring for everyone. Ce sont toujours des étrangers, des autres, des différents. Dans quelques heures nous serons pourtant partis ailleurs, sans nous souvenir d'elles, comme s'il nous était dû qu'elles fussent là.
Des passagers de l'avion de Bruxelles se retrouvent dans celui-ci. Nous allons au même endroit. Par le même chemin. Des chemins qui se croisent, qui ne se disent rien, qui sont là, rien que présents, sans signes de reconnaissance, sans salutations. Le doux sentiment de faire le même voyage, chacun dans sa bulle, dans sa bulle bien pleine, dans son rêve, dans sa ligne de futur propre.

Le commandant s'adresse à nous. Le mauvais temps retarde les décollages. Plus d'une dizaine d'avions attendent le départ. Nous seront les douzièmes au décollage.

Les hôtesses passent dans les coursives avec des journaux.
Après tout, pourquoi pas?
- "Le Monde", s'il vous plaît.
- Voici.
Au moins elle sait que je parle français. Il me semble que c'est la langue la moins parlée dans les environs.

L'avion roule sur le tarmac vers la piste d'envol. Les appareils font la file.

C'est quoi un avion? Un fuselage et des ailes. Qu'est-ce qui tient l'autre, le fuselage les ailes ou les ailes le fuselage?
- Le fuselage constitue la partie utile, avec un espace pour des passagers ou du fret. Donc les ailes sont attachées au fuselage.
- Au sol, les roues se situent sous le fuselage, et… sous les ailes. Donc tout tient ensemble.
- En vol, les ailes permettent à l'avion de se sustenter sur l'air, elles assurent la direction (aileron de queue) et la stabilité du fuselage. Donc se sont les ailes qui font tout le travail.
Compliqué, hein?

La file devant nous décolle rapidement. A peine l'avion précédent parti que le suivant se présente face à la piste.
Nous sommes en préavis de tempête. L'avion subit les rafales de vent en oscillant (au sol!). Le manche à air flotte à l'horizontale. Devant les avions qui se présentent au décollage on peut distinguer un tourbillon d'eau s'engouffrer dans les réacteurs. Même les flaques d'eau sont aspirées!
Nous décollons dans une poussée formidable à l'assaut du ciel à 11 h 15, avec une heure de retard sur l'horaire.

Les yeux aux hublots je regarde défiler le paysage qui se rapetisse lentement. Dans la cabine, comme un autobus incliné vers le haut, tout le monde est attaché à son siège. Les hôtesses ont regagné leurs sièges également. Personne ne parle ou ne semble parler. L'action se déroule sans nous, passagers inactifs. J'imagine l'activité tranquille des pilotes qui dirigent le bolide du bout des doigts, qui vérifient les paramètres de la marche du vaisseau. Nous grimpons. Nous sommes secoués. Les nuages font leur apparition aux fenêtres, gris, chargés d'eau. Ils entourent maintenant l'appareil et on ne voit plus rien. Puis tout le ciel se découvre à nouveau, nous nous trouvons au-dessus des nuages.
Zut, on ne voit plus la terre. Tout est bouché.
Le commandant nous demande de rester attachés car nous volons dans des turbulences. L'avion est secoué fortement. Mais les hôtesses sont déjà debout et s'affairent. J'observe les ailes au-dehors: elles plient mais ne se rompent point. Pourtant, à bien y regarder, de la façon dont elles se contorsionnent, tout va se disloquer, c'est imminent!

Les hôtesses apportent les repas sur des trolleys. Va-t-on devoir manger dans ces conditions?
Presque instantanément, les nuages disparaissent en-dessous de nous, les turbulences s'amoindrissent jusqu'à mourir dans de petits frémissements. Alors je mesure ce que l'on vient de traverser: si ces frémissement sont déjà impressionnants, parce qu'ils nous secouent sans prévenir, comment qualifier la turbulence continuelle que nous venons de traverser? Ce fut bel et bien une tempête!

Nous grimperons bien pendant une demi-heure pour arriver à l'altitude de
10 000 m.

Sept heures de vol, voilà beaucoup de temps devant soi. J'épluche "Le Monde". Tous les articles y passent. Maintenant je dois sûrement savoir ce que je ne savais pas. J'en ai presque une indigestion, j'en ai mal aux yeux. Mais je reste pourtant sur ma faim. Ce canard ne m'a finalement pas rassasié.
J'essaie les écouteurs. Une fiche fonctionne mal, l'autre pas du tout. Donc, je les range.

Alors je regarde le paysage par le hublot. Voilà enfin quelque chose d'intéressant! Quel spectacle pour un cartographe! Vue en couleurs, de régions inconnues. Jusqu'en Autriche l'image du sol est semblable à ce que je connais. Mais en Hongrie, Roumanie et Bulgarie la différence est de taille: beaucoup de zones incultes, un parcellaire très différent de ce qu'on connaît ici. Il y a très peu de zones urbaines. Les routes, qui ondulent dans une campagne de collines, sont bordées de maisons entourées de jardins rectangulaires. Des centaines de km de routes régionales bordées d'une (et d'une seule) rangée de maisons de chaque côté! Derrière les jardins ce n'est que campagnes et bois. Pas d'église, pas de village, (pas de magasins?), en un mot: pas de centre.

Mon voisin indien me demande de fermer le volet du hublot. Il est fou ou quoi? De l'autre bord de la cabine tous les hublots sont occultés. La lumière extérieure dérange ceux qui souhaitent regarder le film. Monter dans un avion pour regarder une connerie de film américain! A côté d'un spectacle suffocant de grandeur de l'autre côté de la vitre! Je ferme le volet aux trois quarts et replonge dans ma contemplation.
Devant le réacteur un arc-en-ciel rond se voit en permanence. Particules d'eau créées par l'aspiration? Le fuselage, de gris sale qu'il était au décollage est devenu blanc propre et lisse. Il est vrai qu'à cette vitesse et avec une telle luminosité...
Sur l'écran s'affiche une carte avec l'itinéraire déjà parcouru, le temps écoulé depuis le départ, la vitesse (950 à 1050 km/h), l'altitude (10500m) et la température extérieure (-55° C). Nous volons calmement, pourtant, ne subissons aucune secousse, comme si nous roulions sur une autoroute bien asphaltée. Nous semblons aller lentement, d'une allure bonhomme, bourgeoise, tranquille.
A l'avant apparaît une étendue bleue. Une mer? Oh oui! C'est grand, c'est vaste. Bientôt, nous quittons le rivage, ce doit être la mer Noire.
Pas rassurant de voler au-dessus de l'eau!

Plus tard apparaît une côte. C'est la Turquie d'Asie. Une côte montagneuse. Qui s'accentue de plus en plus, qui s'enneige de plus en plus. La nuit commence à tomber. Je ne vois pas de routes dans cette immensité. Si, en voilà une, toute seule dans ce désert de neige. Pas de village, plus de maison. Avec le soir je cherche des lumières: une lumière, une vie. Je n'en verrai que quelques-unes, isolées, perdues dans l'immensité de la planète. Puis tout est noir. La nuit nous recouvre de son manteau d'obscurité. L'au-delà de la vitre n'existe plus, il n'y reste que mon reflet, inquiet.

Time to sleep. Rien d'autre à faire. D'ailleurs tout le monde en fait autant. Je me mets sous la couverture. Il ne fait pas bien chaud ici!

Somnolence, rêveries.
Bouillon et sa grisaille.
Les filles qui rient. Claudine qui me regarde, interrogatrice, qui cherche les pensées derrières mes pensées.
La fête du nouvel-an. Clo.
La mère.
Dieu qu'il fait froid. On ne peut pas monter le chauffage? Il y a un de ces courants d'air!

Plus d'hôtesses. Non, ça fait des heures qu'on ne les voit plus. A tour de rôle il y en a une qui vient vérifier que tout va bien. Elle vérifie chaque rangée, s'arrête là où il semblerait que... Elles comprennent vite qui est qui, et qui posera problème.

L'écran nous donne un reportage sur l'école d'air hôtesses à Paris. En fait il y a aussi des hommes qui font ce métier: les stewards. Ce qui me fait penser au Walter de Natacha. Ha ha!
Je cherche Walter.
Le vieux aux cheveux gris? Ah non!
Le jeune qui aurait, peut-être, les biceps qu'il prétend posséder? Woaa, non! Un dragueur celui-là. Il fait les doux zyeux à la presque blonde qui lui sourit.
Non, Walter est grand et maigre. Celui-ci est bien emballé et trapu.
Woaa! waaaaa! aaa aa!

Bien réalisé ce reportage.
Les femmes ne peuvent pas se marier mais les hommes oui. Elles doivent connaître et pratiquer plusieurs langues. Elles sont infirmières, accoucheuses, puéricultrices, gériatres, public relation, diplomates, psychologues. Toutes les situations qui peuvent survenir en cours de vol leur sont soumises. On leur apprend leur futur métier dans des classes où sont reproduites des cabines d'avions. On les met dans des situations de conflit dont elles doivent trouver la solution. Le plus marrant, c'est que la solution peut être trouvée dans les éléments du conflit même.
Tiens, il y a là une tête que j'ai déjà vue. Un rien plus jeune, coiffée autrement. Qui est-ce?
Verlaine aurait dû être ici pour voir ce film. Elle l'aurait aimé. Je la vois me dire, en tirant la manche de mon pull: "Papa, t'as vu? Oui, c'est ça que je voudrais faire! Etre hôtesse de l'air!..."

Sept heures de vol, c'est long. Surtout quand il fait noir à 16 h.
Rien du tout à faire.
L'écran ne raconte que des conneries. Les écouteurs ne fonctionnent pas, la couverture est trop légère, l'ennui inonde l'avion.

Je dors ou je rêve?
Je dors.
Mais je rêve que je suis à Bouillon à la fête de nouvel an.
Puis je suis dans un avion.
Dans un avion?
L'Inde, tu sais?
Ah! oui...
Je dors...

Aller simplement aux toilettes c'est toute une promenade, une excursion, un voyage en soi. S'extraire de son fauteuil, enjamber les corps avachis de ses compagnons de voyage, descendre la coursive entre les endormis, chacun divaguant dans ses rêves. La file d'attente, la porte qui vous fait face qui refuse de s'ouvrir, évidement. Attendre la sortie d'un plus rapide, entrer dans l'atmosphère délétère du lieu. Première chose à faire: tout nettoyer. Si je ne le fais pas, qui le fera? Au moins il y aura un endroit de propre. Se soulager, vraiment, en oubliant un peu ceux qui attendent de l'autre côté.
Merde, où est la fenêtre? Ça chlingue ici, des autres et de moi!
Tant pis.
Les suivants auront ce que j'ai reçu.
Tout est clean, je sors.
Au suivant!

A l'écran, sur la carte, la ligne verte du trajet déjà accompli s'allonge. Nous survolons l'Inde. Enfin.
Au-delà du hublot nulle lumière. Il n'y a que du noir. Où est la terre, où sont les Indiens? Nulle trace. Le noir, l'opaque seuls me répondent.

Mon voisin cherche le dialogue.
"You have to go to Ellora. Very beautiful place. Caves."
Il parle anglais mieux que moi.
C'est chaque fois la même chose. Il suffit que je dise quelques mots d'anglais pour que l'on croie que je le parle couramment. Bon, je me débrouille pas mal, mais comme je n'ai jamais l'occasion de le pratiquer, je suis vite distancé par un habitué. Alors je laisse mon interlocuteur causer tout seul. Je ponctue son monologue par un yes?, un no?, un do you think so? Bref, je gagne du temps pour essayer de ne pas passer pour un imbécile, pour ne pas le vexer de ne pas avoir remarqué que je ne suis pas rapide du tout.
Zut, c'est quand même eux qui estiment que!
J'ai pas envie d'aller à Ellora. Même si c'est beau. C'est pas dans mes projets! Ce sera pour une autre fois. Il m'emmerde.

- "First time in India?"
- "Yes, this is the first time I go to India. I am happy, but also a bit scared
of it."
- "You will see, tomorrow, you will be shocked."
You will be shocked...
You wil... be shock...d...
You!
Yes, you!
You will be shocked
!

Quoi?
Qu'est-ce qu'il veut dire? De quoi s'agit-il?
De quoi aurais-je peur? Qu'est-ce qui me ferait peur, d'ailleurs? La terre est ronde, non? Ce qui se passe ici se passe là-bas, non? Il est fou ce mec?

Nous entamons la descente. Les passagers se réveillent, s'ébrouent. Chacun rassemble ses affaires égarées sous le siège, dans les coffres. La cabine s'active, s'anime. La vie renaît après sept heures de léthargie. Sept heures vides dont le passé n'existe plus, dont le futur n'existe pas encore. Une antichambre aseptisée à 10 000 m d'altitude. On ne sait plus très bien qui on était et on ne sait pas du tout qui on sera.

Les ailes s'ouvrent. Ce qui semblait être une surface homogène est constituée en fait de cinq sections séparables. L'air passe entre les interstices et nous fait perdre de l'altitude. L'avion vole, l'avion reste en l'air, maintenant les ailes se déchirent et il redescend vers le sol. Le miracle volant continue.

Au-delà du hublot quelques lumières de villages. Oranges. Puis elles grandissent. Elles couvrent maintenant tout l'horizon. Nous descendons toujours. On sent l'avion se cabrer, se tendre malgré lui à refuser l'air qui le porte. Il s'engloutit dans la pesanteur, il sombre vers le sol.
En bas, on distingue les maisons.
Mais on vole vraiment au-dessus! On va toucher les toits! Pas des buildings, mais quand même!
Bizarres comme lumières. Très jaune-oranges.
Atterrissage. Lourdeur.
Le sol.
Dur.
Taxi sur le runway.
Sur un bâtiment je lis "MUMBAY". A côté," ", en hindi. L'ordinateur ne connaît pas le hindi, désolé.
Les caractères sanscrits et hindis sont identiques. Mais la langue a évolué. Comme l'italien par rapport au latin. En conservant le même alphabet. Étant une langue indo-européenne, il n'y a pas de difficulté immédiate. Phonétiquement, il n'y a pas de grands changements, pour une oreille étrangère du moins. La structure de la phrase est identique à la nôtre, il y a une légère utilisation des déclinaisons, on se sent en pays connu. Grâce aux Teach Yourself Hindi et Teach Yourself Sanskrit, et aussi à de petits cartons reprenant le caractère indien d'un côté et sa phonétique de l'autre, je peux lire le hindi.
Pas le comprendre.
C'est déjà ça.

La Head stewardess prend le microphone et annonce en anglais que "Mister Burgher" est prié de se présenter au comptoir avant la descente d'avion. Je la vois, à trois mètres de moi, tenant l'enveloppe capitonnée qui renferme mon Opinel. En sortant, je me présente. Elle bredouille des excuses d'avoir écorché mon nom. Qui aurait pu imaginer, sur un vol Air France, venant de Paris, que le Berger avait des chances d'être francophone? La France est pleine d'étrangers!
L'arme, qui aurait pu commettre un crime aérien, m'est restituée.

Une jeune hôtesse, que je reconnais maintenant, puisque c'était elle qui était filmée à l'école d'hôtesse de l'air est interpellée par un passager:
- "Alors, c'est votre premier voyage? Vous venez donc de sortir de l'école tout récemment? Le reportage que nous avons vu tout à l'heure était très intéressant. Vous n'avez pas commencé par un petit voyage! L'Inde, ce doit être fabuleux pour un baptême!"
- Oui.…..; Oui.…..; Vous avez aimé le reportage?.…..; C'est une chance je crois.…..; Oh oui, un si beau pays.…..; Merci Monsieur.…..; Au revoir et bon voyage.….!
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Nous descendons un long couloir nu, dans une atmosphère légèrement humide, désagréable. Comme dans le métro parisien un jour chaud d'été.

Nous convergeons vers les bureaux de la douane, encombrés. Les premiers pulls se retirent. J'essaye de garder le mien le plus longtemps possible. Odeurs sucrées et sueurs aigres.

Devant nous, les files n'avancent pas. Que se passe-t-il? L'Inde et sa nonchalance. A peine arrivés et tout de suite dans le bain. Le temps n'existe pas pour eux. La chaleur, je m'y étais préparé, mais à l'odeur pas du tout. Elle me soulève le cœur.
A l'horloge murale les aiguilles marquent 00.15 h. Ma montre dit 19.45 h. C'est la pleine nuit pour ces gens! Pas étonnant qu'ils n'y mettent pas d'ardeur! Bon. Quand ça pue dans le métro, ça ne pue pas nécessairement dans tout Paris. Ça me rassure un moment.

J'essaye de me faufiler subrepticement dans la file d'à côté. Je m'étais pourtant juré de ne pas tricher en quoi que ce soit. Tant pis, je triche! Je regarde mes compagnons: nous sommes tous occidentaux, de toutes les nationalités. Tous les avions arrivent en même temps à Bombay?

Ça me rappelle le jour où ça puait de Paris à Rueil. "Non, je ne sens rien, rien du tout", me dit la cousine qui va humer le parfum sur la terrasse. Évidement, si tu ne sens rien, c'est parce que tu vis dedans!

Nous sommes maintenant tous en T-shirt. Le thermomètre affiche 26° C. Fait chaud dans le pantalon. Ce n'est pourtant pas une température excessive! Je me sens sûrement mal parce qu'on est à l'intérieur des bâtiments. Dehors il fera meilleur.
Et ça repart, le moral!

On peut reconnaître ceux qui sont déjà venus de ceux dont c'est la première fois à débarquer ici: nous avons les yeux grands ouverts, inquiets, à regarder autour de nous. A droite, une file d'handicapés indiens se faufile le long du mur. Des resquilleurs! Et des étrangers en plus! Font comme chez eux!
Et... merde! L'étranger ici, c'est moi!

Les douaniers, avec l'Europe, on en a plus l'habitude. Ils vous reniflent, ils vous tamponnent, ils vous inscrivent dans l'ordinateur. Et quand ils ont fini on leur dit merci, par habitude. Auquel ils ne répondent jamais.
Le passeport dont je suis l'heureux propriétaire s'orne maintenant d'un beau cachet bleu ovale en face du visa de l'ambassade.

La date qui s'y inscrit est le




LE 3 JANVIER 1998

Je m'en souviendrai toute ma vie.
La journée la plus terrible de mon existence, et qui, pourtant, finira bien, sous de bons auspices. Comment l'un peut-il aller avec l'autre?
Incroyable! Il y a quelque chose de bon dans le ciel.

Ce qu'on peut être petit! D'un côté fier comme Artaban, de l'autre, fragile comme un gosse.

Après une heure de file où j'ai encore triché l'air de rien (je ne le referai plus, je le promets). Sauf s'il le faut. J'espère pouvoir récupérer mon sac à dos qui doit s'ennuyer tout seul, depuis le temps que j'aurais dû le retrouver! Dans le hall immense où les tapis n'arrêtent pas de tourner aucun sac rouge en vue. Avec une couleur pareille je ne peux pourtant pas le rater.
Non, il n'y est pas.
Merde.
On me l'a fauché!
D'abord regarder partout, ensuite s'énerver.
OK, il est là, intact, posé à terre, un peu défraîchi, because les tapis roulants, en compagnie de ses copains du même vol.
Je saute dessus.

Comme le disait Philippe, mon neveu, "Ça, c'est à moi". C'est très rassurant.
Il avait entièrement raison.

Je cherche les toilettes. Roland, courage, tu en auras besoin. Puisque je suis dans l'aéroport ce sera peut-être les derniers endroits confortables.
Tout gamin déjà, en vacances, les toilettes étaient un des premiers endroits que je partais vérifier dans notre nouveau logis. Leur état donnait une idée des possibilités de bien-être de l'endroit. Ça n'a pas changé.
Et bien non, rien ne sera plus comme avant. Murs non peints, gris-verts sales, WC français à pédales, crades et puants. Ça ne m'inspire pas du tout. Je les essaye pourtant en me demandant jusqu'où je devrai porter mes études en sciences humaines.

Non, ça me constipe! Je sors. Me dirige vers les éviers. Un indien vient me mettre du savon de qualité douteuse sur les paluches. Je ne vous ai pas sonné! Il attend sa dringuelle. Je lui donne une roupie. Il balance sa tête de gauche à droite: il n'est pas content?
Tant pis pour lui, je ne l'ai pas sonné.
Ils vont toujours m'emmerder comme ça?
Je repense aux toilettes à l'aéroport de Paris, de propreté impeccable. Spacieuses et agréables, où l'on se sent à l'aise. Parce qu'à cet endroit j'aime me sentir à l'aise.

Pow-wow.
Conseil, quoi, avec soi-même.
What do we do now?

D'abord, j'ai besoin de devises. Les roupies ne s'achètent qu'en Inde. Donc je vais au marché. Voilà une banque dans le hall. Trois panneaux, une vitre avec des trous circulaires, un ordinateur, un tiroir-caisse, un employé, une employée, tout y est. Du monde devant, qui attend. Je réessaye le coup de tout à l'heure, qui fonctionne bien. Si je ne les dépasse pas tous j'en dépasse pas mal. J'arrive devant le bonhomme. Je lui présente mes Travelers Checks, il les refuse! De la main, dans un geste de je-m'en-fous-depuis-des-siècles, il me signifie que le patron, c'est la patronne. Alors Roland doit faire demi-tour pour recommencer la file! Ha mais non! J'y suis, j'y reste! J'en laisse passer un, j'en laisse passer deux, puis je me plante devant Elle.
Elle, elle s'en fout aussi. "T'as des sous, je te donne d'autres sous! Demain, moi je suis encore ici!" Affalée sur sa chaise, elle manie les billets avec dextérité. Elle les manipule trop vite, mais il n'y a pas de danger qu'elle t'en mette un de trop. Son œil voit tout. Ne te fies pas à son air niais. Si elle a le poste le plus haut dans sa boite cubique préfabriquée, ce n'est certainement pas pour rien. Surtout que l'endroit est pris d'assaut par tous les arrivants. Imagine les sommes qu'elle manipule en une seule journée!

Avec l'équivalent de 200 dollars soit plus ou moins 7600 roupies, si je ne peux pas aller loin au moins j'irai déjà quelque part. Une roupie égale un franc belge, ce qui rend le calcul du change facile.

Je ne me le suis jamais vraiment dit consciemment, mais il me faut impérativement apprendre le plus possible le plus vite possible. Plus vite je comprends et plus vite je me débrouillerai. Chercher toutes les opportunités pour apprendre, favoriser les occasions, utiliser ce qui m'advient pour entrer dans la mentalité de ce pays. Donc, d'abord, suivre le bouquin, premier guide dans ce dédale. By the book. En l'occurrence il y est écrit: " Il existe deux aéroports à Bombay: le International Airport et le Domestic Airport. Séparés - d'une distance qui n'est pas mentionnée - ils sont reliés par une navette de bus gratuits".

Question: je reste à Bombay ou je file tout de suite à Madras?
Je ne descendrai pas à Bombay, même pour un million. Je n'y mettrai pas le pied pour tout l'or du monde.

Direction Madras.
En avant donc pour le bus gratuit.

Je sors enfin du bâtiment qui me retient encore avec le passé pour me projeter dans un monde pour lequel, je le vois bien, 45 ans d'existence ne m'ont pas préparé. Première constatation: dehors je respire mieux. Plus de fraîcheur, peut-être? La nuit donne-t-elle un répit? Si la puanteur se dissout un peu dans un vent léger, n'y a-t-il pas, dans le fond, d'autres parfums non moins puissants qui s'offrent aux poils de mes narines? J'en ai le frisson.
Au-delà de la rue-trottoir, un parking se devine. Des bus, si on peut appeler ça des bus, passent de temps en temps. Je monte dans le premier qui va au Domestic Airport.
Le ... comment dire... l'homme, là, ....en chemise pas dans le pantalon... me demande 20 roupies.
Pardon? Ni une, ni deux, je saute à terre. Adieu.
De la façon dont ils vous causent, tout est permis!

Enfin arrive le bus officiel qui fait la navette entre les deux aéroports gratos.
J'ai déjà appris: 1) qui est qui; 2) comment le faux se fait passer pour le vrai et 3) le ton sur lequel on me parlera pendant trois semaines.
Pas triste.

Alors là, les copains, vous n'avez jamais vu ça.
A peine ai-je déposé le sac à l'endroit réservé aux bagages que je me fais déjà sermonner. Ça me fait mal mais je m'en fous. Dans le noir, je m'assieds près de la vitre toujours pour la même raison: je veux tout voir.
Le bus, prétendument climatisé, démarre portes ouvertes!
Je m'interroge déjà.
Premier virage.
Au deuxième virage, tiens, il y a une goutte d'eau qui me tombe sur la tête.
Encore un virage, que le chauffeur ne prend pas à la légère, encore une goutte. Zut, au virage suivant, c'est un paquet de mer que je reçois sur la tête!
Je lève les yeux. Au-dessus de moi, là où chez nous nous déposons nos bagages, le râtelier est percé de trous de 15 cm. De ces orifices tombe par gravité l'eau de l'installation de réfrigération! Moderne, quoi. De plus je commence à sentir une humidité me monter dans les fesses: le fauteuil est trempé! Je change de place et m'assieds de l'autre côté du bus, car je peux espérer que si j'ai pris le côté défaillant, l'autre ne peut que fonctionner. Pas contre la vitre, bien sûr. Tout le trajet j'ai pu apprécier le doux bruit des tasses d'eau tomber sur le siège d'à côté!

En fait, en Inde il n'y a pas grand monde. Les rues sont vides, pas une âme qui vive…A peine un bruit…la nuit...

Le long de boulevards vides d'habitations des petites cabanes sont dressées serrées les unes contre les autres sur les trottoirs. Elles ne me semblent pas bien grandes. Des cabanes de jardiniers? Construites de matériaux simples, bois, rameaux, feuillages, elles se ressemblent toutes. Pourtant quelque chose me dit que quelqu'un vit là-dedans. A part les détritus qui prouvent qu'une activité s'exerce ici, il n'y a personne à voir, aucun ustensile ne traînant dehors. Aucune voiture parquée.
Des lampadaires à l'azote donnent une lumière orangée. Nous arrivons au Domestic Airport.

A peine débarqué du bus qu'un homme un peu plus propre que les précédents, mais la chemise toujours pas dans le pantalon, m'accoste et demande ma destination. Je lui réponds que je vais à Madras. Sortant un papier sale, usé, de la poche de sa chemise, il me dit: "You have a flight at 06.35" et disparaît.
Mais qui c'est ce gars?

Ici, le comptoir préfabriqué en panneaux amovibles se trouve à l'extérieur du bâtiment. De plus en plus sordide? Et bien non. A plus ou moins deux heures du matin j'obtiens une place pour un vol Jet Airways vers Madras ce matin même. Et avec gentillesse en plus, bien que ce soit assez relatif.
Attente dans un hall éclairé aux tubes lumineux tout froids. Je fais ce que j'ai fait avec Verlaine à Ostende en attendant la malle pour Douvres: je me couche à terre pour dormir. Je n'y reste pas longtemps. J'étais d'ailleurs le seul à me coucher à terre. Il y a des moustiques qui cherchent à se nourrir. "Du sang européen, de l'exotique les gars, accourrez!"
Ils se sont rués.
Je m'installe sur un siège en plastique, du genre qui se plie en arrière quand vous souhaitez être maintenu vers l'avant. Merde, les moustiques me piquent aux jambes. Relevons les jambes alors. Ils ne piquent plus. Donc leur altitude maximum est de quarante cm. Essayez donc de dormir les jambes recroquevillées sur un siège inconfortable au-dessus de 40 cm d'altitude pendant quatre heures! Avec les fesses trempées du bus de tout à l'heure en plus!
Le temps passe, lentement.
Lentement.

Un jeune garçon en culottes courtes, portant avec une élégance naturelle un plateau sur l'épaule, me demande si je veux de l'eau. Non, pas du tout. J'en ai encore de Paris. Elle vaut bien la vôtre, non? Des biscuits? Non, j'ai les gaufres de ma mère qui sont les meilleures au monde.
Si j'ai soif, j'ai pas faim. Comment mettre en bouche quoi que ce soit dans une puanteur pareille? Son regard triste me trouble. Pas clair, ce gosse. Et si c'était un de ces mendiants qui vendent n'importe quoi pour subsister? Je n'ai pas l'habitude, ça n'existe pas chez moi. Je regrette de l'avoir rejeté. Il tourne dans le hall en quête d'un appel. Deux femmes, la mère et la fille, bien habillées, lui commandent quelque chose. Bon. Il n'est pas considéré comme un emmerdeur par ses congénères. Il essaye encore, de loin, de m'interroger du regard, mais il ne s'approche plus.
Leçon numéro Deux: Juger du statut des gens d'après ce qu'ils portent sur eux: chaussures, tissus, bijoux, ...

Interdiction d'aller aux toilettes. Si celles de l'International Airport sont en dessous de tout comment seront celles d'ici? J'attendrai d'être dans l'avion, là je suis certain de ce que je trouverai.
La voix féminine du haut-parleur, s'exprimant dans un accent anglais mâtiné de hindi, auquel je dois porter toute mon attention pour la comprendre, nous invite à nous présenter au contrôle. Bien écouter tout ce qui se dit! Absolument comprendre! Elle dit son message deux fois, donc à la deuxième fois tu dois absolument avoir bien compris.

Il est 6 h du matin. Le jour est déjà levé. La luminosité claire du soleil envahit l'espace de l'aérogare. Cette lumière d'hiver m'aveugle. Quel contraste avec la grisaille belge! L'air du matin semble avide de chaleur, il est réceptif à tout, il est capable de tout supporter. Trop pour moi, l'Ardennais, qui suis d'une contrée raccrapotée sur elle-même pendant six mois, en léthargie, dans l'attente du renouveau, de la vie, du printemps. Il y a quelque chose d'insolent à tant d'exubérance, à tant de capacité réceptive.

J'attends avec appréhension l'annonce du vol 9W 463. Pourvu que je comprenne bien les annonces. A l'enregistrement des bagages j'ai délibérément gardé l'Opinel sur moi. On verra ce qu'on verra! Ils l'ont laissé passer!
C'est à nous! Nous sortons du bâtiment, les avions se trouvent alignés comme à la parade.
Un Boeing 737, si je ne m'abuse. Il est plein. Plein d'indiens. Avec un pilote indien, un mécanicien indien, (pour plagier Guy Bedos) et des hôtesses indiennes, mais ça, ça ne me déplaît pas. Je suis assis à la queue de l'appareil, entouré d'une équipe de joyeux allemands qui n'arrêtent pas de déconner. Je ne comprends rien de ce qu'ils racontent. En fait ils sont fatigués mais ils ne veulent pas le montrer. Je reçois une boisson jaunâtre qui ressemble à du pamplemousse mais qui n'en est pas. Dé-li-cieux! Si je ne m'abuse, il est fait de limette (un citron) additionné de jus d'orange.


Le steward commence à servir le petit déjeuner.

La porte du 747 se referme. Les hôtesses se rassemblent pour un petit briefing. La Roumanie avec ses routes bordées de maisons. Bizarre quand même! Et puis, arrivé au-dessus d'une ville, l'avion vire. Serait-elle un repère à la navigation?

Je crois que je me suis assoupi...Le steward se rapproche. J'ai faim.

Il fait frais ici. Où est mon pull? Où est la couverture? Elle est trop petite, vous voyez bien. J'ai froid! Il fait noir et tous les passagers somnolent. Nous volons depuis des heures. L'Indien à côté de moi, avec qui je n'ai aucun contact, dort les poings fermés...

Je dormais… Je rêvais…
Je change de position. C'est inconfortable, les avions. Le steward me regarde. Encore trois sièges et il sera à ma hauteur.

Les moustiques n'arrêtent pas de me piquer les jambes. L'enfant me jette de l'eau que je ne veux pas boire. Les toilettes sont dégueulasses. Il ne veut pas de ma roupie. Le soleil m'aveugle. Ce que ça pue ici! J'ai faim...

Une hôtesse débarrasse les gens. Ils ont oublié de me donner à manger! Tant pis, je suis quand même barbouillé.

Je monte dans l'avion par la galerie, il fait nuit noire. Claudine et Verlaine font signe au revoir derrière la vitre. L'avion démarre à peine le virage terminé. Pressé, le pilote! C'est un rugissement de joie qui nous transporte dans les airs. Nous défions la pesanteur! Oui, nous défions la pesanteur!...

Plus personne dans la coursive…

Les Allemands dorment…
Moi aussi…
...

Le commandant annonce la descente vers Chennai, le nom indien de Madras.
Nous atterrissons dans une lumière flamboyante. Il doit être 9 heures du matin. Les bâtiments de l'aérogare sont modestes. Ce sont plutôt de grands hangars ouverts à tous vents. Le tapis roulant dégurgite nos bagages. Le sac à dos porte des stigmates des tapis. Il se noircit. Je le frotte pour enlever une partie de la poussière. Vérification du contenu, de l'emplacement des objets. Maintenant, mon vieux, le départ, c'est pour de bon.
The Book.
Le Routard, en l'occurrence.
Qu'est ce qu'il dit?
Taxis: chers. Train en face: pas cher.
Va pour le train.

Les chauffeurs de pousses me hèlent. No, Thank you.
Devant l'aérogare, un immense terrain vague quadrillé de rues désertes. Il y a une gare par ici? Un cartographe trouve n'importe quoi, même l'invraisemblable. Si le guide dit qu'il y a une gare, c'est qu'il y en a une. En face, c'est en face: donc tu vas tout droit. Je vais tout droit. Les gens me regardent. Quand je dis les gens, il ne faut pas croire que c'est Monsieur Untel et Madame Unetelle. Non. C'est un jeune gars la chemise hors du pantalon, te regardant la bouche ouverte. Suivi d'un autre pareil, suivi d'un autre semblable. Ils se suivent mais pourtant ne se ressemblent pas. Celui-ci ne fait que te regarder, tel autre te toise, un autre t'apostrophe. Comme à l'école primaire quand un grand entre dans une classe de petits: ils le dévisagent en se posant plein de questions: qui est-ce, que fait-il, où va-t-il?

J'arrive à un boulevard à quatre bandes, les quatre bandes remplies de véhicules pétaradants, tonitruant, époustouflant des gaz d'échappement noirs et cornant à qui mieux mieux. La gare se trouve au-delà, je vois les portiques derrière un talus planté d'arbres. Cartographe terrain à l'IGN, ça aide. Traverser ce trafic équivaut à du suicide. A gauche se trouve un carrefour où deux policiers font la circulation. Je m'y dirige. Arrivé là, pas de passage clouté. Comment traverser, je vous le demande?
Le policier. Je lui fais signe que je voudrais aller à la gare. Pourrait-il m'aider à traverser? No reply. Mais il a compris. Il fait signe à son collègue qu'il a un client. Au changement de circulation, il arrête les véhicules et me fait passer. J'ai vraiment l'impression qu'il a arrêté le carrousel pour moi tout seul...

Je remonte le boulevard de l'autre côté, en longeant les arbres. La gare se découvre enfin. J'y entre. Au guichet je demande: "Egmore Station, please". Je paye une somme ridicule. Je veux lui demander le numéro du quai et il devance ma question en me montrant le sens de la marche du train que je dois prendre. Renseignement utile et très efficacement exprimé. Arrivé sur le quai, voilà un train qui part justement. Tant pis. Pas pressé de toutes façons. Temps de vérifier les paramètres: il a dit dans ce sens là. OK. Paré pour le train suivant.

Un convoi passe dans l'autre sens. De couleur brun-rouille. Genre wagons à bestiaux: un vantail coulissant à la place des portes; une seule fenêtre, grillagée. Bigre.

Mon train arrive. Je monte sur la plate-forme par le vantail grand ouvert en permanence, il fait fonction de porte et de fenêtre. De l'autre côté du wagon la même porte coulissante, également ouverte. Au moins on aura de l'air. Devant moi se présentent des êtres plus ou moins humains qui debout, qui accroupis. Certains discutent ferme, d'autres se tiennent cois dans leurs songeries. Ont-ils d'ailleurs une tête pour penser? Le wagon est constitué de deux compartiments séparés de la plate-forme par une cloison percée d'une ouverture. Une étroite banquette de bois longe les côtés extérieurs. La seule lumière prévue pour éclairer cette ambiance d'un autre monde provient de deux petites fenêtres grillagées, une de chaque côté. Il y fait plutôt sombre. Ça me fait penser à certain wagon pour Treblinka, mais ici, pas de visages juifs à lunettes à la fenêtre. La population qui y grouille renforce l'image. Je jurerais avoir vu de la paille! Je reste sur la plate-forme pour deux raisons: je serai plus vite dehors à mon arrêt, et deuzio, je refuse de mettre un pied dans le compartiment. A côté de moi est assis à même le plancher un pauvre gars hirsute. Il ne s'est pas lavé depuis des lunes, ses vêtements n'ont jamais vu une savonnée.

Si les voyages forment la jeunesse, que dois-je dire? Comment une telle chose peut-elle exister? Ailleurs que dans les films? Je ne rêve pourtant pas, tout est bien réel autour de moi. Comment une telle misère peut-elle exister? Nous sommes au XXe siècle, non? Au tournant du siècle, même! Des wagons à bestiaux pour transporter des humains, ça existe encore?

A la station suivante il monte beaucoup de gens. Je serre contre le gars assis par terre.
Station suivante, encore plus de monde. Il ne me reste qu'à me mettre sur un seul pied. Je me cramponne au sac, espérant qu'il me retiendra. J'ai tenu deux stations dans cette position. J'ai chaud, j'étouffe, mais je ne lâcherai pas! Tu crois que l'autre, assis, s'est bougé? Pas du tout.

Aux vantaux on se dispute la place. Des jeunes, essentiellement, se cramponnent aux ouvertures en se tenant à l'extérieur du train. Très aérien, et très sain. Dangereux, certainement.

Je questionne un homme habillé correctement, attaché-case à la main. Car il en existe, à côté des autres. Les autres: ces êtres de forme humaine d'un primitif! Je les ai vu et côtoyés. Et pourtant, je m'interroge sur lequel d'entre nous est le plus sensible. Il me semble que les plus adaptés, ce sont eux, pas moi. Oui, bien sûr, quand il s'agit de prendre l'avion, de cartographier, de conduire une voiture, je suis le plus fort. Mais quand il s'agit de vivre simplement sur la planète sur laquelle nous vivons, ces êtres humains me semblent mille fois mieux pourvus que moi. Ils me sentent et me reniflent. D'un regard ils savent qui je suis, je suis nu devant eux. Ceux que je vois comme des bêtes en savent plus sur moi que moi sur eux.

- Is Egmore station far from here?
- Third stop. Counting from this one.

Le wagon se vide.
Nous roulons dans les faubourgs de la ville. Autour de nous ce ne sont que masures à toits en torchis, grouillement de populations se déplaçant le long des voies, animaux en liberté, gosses errants, détritus partout, mares d'eau croupissantes, odeur infernale.
Une misère indescriptible.

Un peu plus loin des voies, des maisons à étages aux couleurs décrépies. Il n'y a donc pas que des pauvres. Mais ceux-là sont riches de quoi?

Je descends du train. Le plan signale la gare des bus au-delà de la gare centrale. On y va.
Je monte sur la passerelle qui enjambe les voies. Au-dessus, des hommes, des vieux, des femmes, des vieilles, des chiens aussi vieux que les humains dormant à même le sol. Dans la poussière. Je marche à dix centimètres de leurs cheveux. Les chiens, c'est pas comme ceux de chez nous. Ici, ce sont des animaux qui ont vraiment vécu. Ils sont voûtés, ils se déplacent lentement. Les femelles portent des pis énormes, elles ont des vagins énormes, dont il a été usé et abusé. Elles ont été engrossées à tire-larigot. Les mâles idem, tout en muscles et en couilles.

Et les humains? Ils ont vécu, eux aussi. Ils sont même au bout du rouleau, couchés dans la crasse. Démunis. De tout, absolument de tout.
Dormir à terre dans la poussière, c'est une retraite, ça?

Toujours apprendre: le leitmotiv de la journée.
Dur, dur. Dieu que c'est dur.

Le sac au dos je marche vers la gare des bus, groggy.
La rue n'a pas de trottoir, ou pas ce qui ressemble à des trottoirs, je marche donc en plein milieu. Je suis hélé par des chauffeurs de rickshaws. No, thank you.
Ils rient, ils se moquent.
Bon, je me suis trompé de route. Ne pas faire trop confiance au plan. Ne tenir compte que de la structure générale.

Demi-tour. De nouveau les chauffeurs de rickshaws. Ils me laissent passer. Ouf! Je monte sur un boulevard. La circulation y est intense. Les Indiens roulent en faisant beaucoup de bruit: véhicules antédiluviens, moteurs mal réglés, coups de klaxons, fumées noires sortant des pots d’échappement.
Les trottoirs sont défoncés. Il n'y en a pas un seul qui soit de niveau. Le long de ces trottoirs s'alignent des échoppes misérables. J'achète des biscuits secs et une bouteille d'eau. Bien faire attention qu'elle soit correctement scellée. Devant un hôtel de luxe un portier en livrée m'invite à y entrer.

A droite, un parc grillagé, et, au milieu, une église monumentale de forme ronde. Une réplique de l'église Sainte-Marie, à Schaerbeek, en plus petit. La joie qui m'envahit à ce moment-là, vous ne pouvez pas savoir. C'est comme avoir perdu sa maman dans la foule et la retrouver, là, devant soi, étonné de ne pas avoir réalisé pleinement la douleur de sa perte. Voilà enfin, et par surprise, une référence, du connu dans ce monde inconnu. Je me dirige vers elle. Un homme, sur le bord de la pelouse - si on peut appeler cela une pelouse - met la main à sa bouche en signe de silence. Je lève le bras en signe d'acquiescement.
Le soleil maintenant tape fort. Le sac me colle à la peau du dos trempé. Un peu de fraîcheur dans l'église fera du bien.

La nef de l'église est circulaire, avec des chapelles sur les collatéraux. Marbres et bois. En entrant dans ce lieu saint, à peine assis sur un banc qu'un vieil homme barbu, de noble maintien, vêtu de blanc, me prend la main et me salue fraternellement. C'était presque une bénédiction. C'en était d'ailleurs une, tout à fait. Il m'a béni. Je l'ai senti. Il m'a donné force, courage, santé, là où je croyais ne pouvoir que défaillir.

Assis en silence, dans le silence, avec le calme de Dieu en face de moi, voilà un beau cadeau. Ferme les yeux et respire le calme. Tu es en Inde, irrémédiablement. Ton futur devra se vivre ici, chez ces demi-humains, chez ces à moitié civilisés. Hier tu vivais dans la grisaille hivernale, calfeutré dans la chaleur de ta maison, aujourd'hui, tu es dehors, sans logis, en plein soleil, en plein été.
Stranger in a strange land. Sentiment que j'ai toujours ressenti, à posteriori, depuis que je suis né. Aujourd'hui, cette sensation irritante, je la sens continuellement depuis la descente d'avion.
J'ai envie de pleurer. On pleure quand on n'en peut plus, quand on est impuissant devant la force des choses.

Devant moi, au fond sur la gauche, une jeune occidentale est assise. J'ai envie d'aller la trouver. Lui dire mon désarroi. J'hésite. Puis-je vraiment imposer cela à quelqu'un qui n'y peut mais? A la regarder plus attentivement, je remarque qu'elle a l'air de pleurer. Elle souffre elle aussi, le buste en avant, dans des secousses. Voilà une âme sœur, Roland, une sœur, profites-en!
Non, ne pas ajouter ton désarroi au sien. Pas correct.
De plus, tu es ici en voyage d'étude, ne l'oublie pas. Donc tu te lèves, tu arrêtes de gémir, et en avant!

En sortant, le vieux bénédicteur m'accoste. Il me demande quelque chose, mais quoi? Il porte les doigts à sa bouche. Merde, il a faim, il veut des sous! C'est pas vrai! D'abord il me béni de tout son cœur, ensuite il veut que je le paye! Mais je suis chez des foireux ici! Ils sont tous comme ça? Ils vont me tuer! Bon, je lui donne quelque chose. Il me remercie.

Je passe de nouveau devant l'homme qui intime le silence dans ces lieux. Il refait le même geste, le doigt vers la bouche. OK. Maintenant j'ai compris! Tu veux des sous pour manger, hein? Et bien tu n'auras rien! Rien du tout!
Ras le bol de leurs salades!

Je passe devant la Central Station. En face de cette gare, sur le plan, il y a une gare dessinée, mais pas nommée, sur la ligne que je viens de quitter. J'aurais pu m'éviter deux km à pieds! Primitif comme cartographie!
Tiens compte aussi de la rivière, tant que tu y es, sinon tu devras encore ajouter des km à ton trajet!
J'aperçois enfin les premiers bus. En effet, mais je ne suis pas encore à la gare routière. Encore un effort et m'y voilà, à peu près, selon le plan.

A qui demander le chemin?
Voilà une aubette. "I am looking for a bus to Mahabalipuram". Le préposé me donne les numéros des bus qui s'y rendent et leurs heures de départ. "Where will I find them, please?" Ses bras montrent un côté, puis l'autre côté, accompagnés d'un charabia dans un anglais que je n'ai pas eu l'honneur d'apprendre à l'école. Alors je remonte la file des bus, puis je redescends la file des bus. Finalement, j'apprends que le numéro que je cherche se trouve de l’autre côté, tout au bout. Je n'ai plus qu'à refaire marche arrière d'un km.
Je traverse des rues encombrées, dans un chambard indescriptible: des véhicules roulent dans tous les sens, dans un bruit incessant de klaxons. La terre battue qui fait office de trottoir fait également office de poubelle publique. Je marche sur des détritus nauséabonds, quand ce n'est pas dans des sentines à ciel ouvert. Fraîcheur, quoi! Finalement, le bus tant recherché est justement prêt au départ. Je monte devant, mais de l'autre côté, car en Inde les véhicules roulent à gauche. Ce bus est un vrai monument à classer. Il faut remonter loin dans mon enfance pour me rappeler un engin pareil. Le moteur se trouve à l'intérieur de la cabine, au centre, à côté du chauffeur et le changement de vitesse a un bras de levier d'un mètre de long!
Bien qu'il soit déjà bourré, on monte encore. Ça ne fait rien, le trajet ne sera vraisemblablement pas long. Un monsieur, assis tout devant, se propose pour prendre mon sac à dos devant lui. "This is the safest place here", ajoute-t-il. Un jeune gars, qui me fait la conversation et qui semble désintéressé, me fait signe d'accepter.

Parmi les derniers passagers à monter je remarque une européenne avec un gamin de six ans à l'arrière. J'aurais bien voulu être près d'elle, car elle semble s'y connaître dans ce pays. Je me sens tellement démuni. Mais impossible de l’atteindre: le monde debout entre nous, le sac qui serait en souffrance, plus la crainte de l'importuner m'en empêchent.

Le bus démarre. Le moteur gronde sous le capot. Une alarme se met à vibrer dans le fond de ma tête, mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi. Tant pis. Nous sommes secoués et je m'accroche où je peux. Nous passons par des rues écartées de la route directe, comme le font tous les trajets de bus, pour desservir le plus de quartiers possible. Le chauffeur n'hésite pas à utiliser son klaxon pour s'imposer. Très vivant comme trajet!

Nous quittons la ville et longeons la côte.
Mahabalipuram est un village de pêcheurs au sud de Madras, sur la côte du golfe du Bengale. Paysage de palmiers, de sable, de villages de cabanes en torchis. Très pittoresque. Mais je n'ai pas le cœur à m'extasier: le bruit du véhicule, la chaleur du moteur qui chauffe devant moi, voilà précisément ce que je redoutais. La promiscuité, les coups de klaxons qui n'en finissent pas, la station debout, suspendu aux mains courantes du plafond, les fenêtres ouvertes à tous vents parce que dépourvues de vitres, me mettent dans un état second dans lequel seule ma volonté me permet de tenir.
Après une heure de trajet, le chauffeur arrête son véhicule. Les gens débarquent, s'offrent des rafraîchissements. Il faudra se farcir encore une autre heure de ce calvaire? Un homme dans la cinquantaine - impossible de leur donner un âge à ces Indiens - père d'une petite famille bien sage - se propose de me céder son siège. Non mais ça va pas? Debout je suis, debout je reste. Tu es un homme âgé, tu as de la famille sur les genoux plus qu'assez, et tu me proposes de prendre ta place? Dans mon pays, c'est moi qui me lève pour toi. Bon. Il sort deux bananes de son sac. Des bananes minuscules. Please, take. Il est complètement fou! Il me présente même une bouteille d'eau! Je nage en plein délire! No, thank you, I have water. Pour lui faire plaisir, j'accepte ses bananes ridicules. Il semble content. Il descend du bus avec sa marmaille docile et je m'assieds à sa place.
Toutes les femmes me regardent. J'épluche la première banane, bien décidé de ne pas entamer la seconde. Je la mets en bouche.
Dieu, mais c'est bon! Délicieux! Succulent! Si si! J'épluche illico la seconde et la mange vite fait. Un parfum de pamplemousse, ou de citron peut-être? Je renais. Quelle énergie dans ces petits machins!
Que faire des épluchures? Je descends du bus et me dirige vers les échoppes. Je montre mes épluchures à la brave commerçante en lui demandant de m'aider à m'en débarrasser. Elle fait "allez, allez" de la main. Ce qui signifie: "Ouste, pas chez moi, où vous voulez, par terre, n'importe où."
Des fous, je vous dis.
A la maison, la moindre épluchure file au compost. Ici, ils veulent que je les jette à terre. Avec répugnance je les laisse tomber près d'un poteau. Je suis un criminel. Comment puis-je faire une telle chose? Je salis la planète. Je jette à terre ce qui pourrait être recyclé!

Honteux, vraiment pas fier de moi, je remonte dans le bus. Là, heureusement, l'homme reprend sa place. Il me respecte, lui. Voilà un homme de bien.

La deuxième moitié de la route ressemble exactement à la première: bruit, courants d'air par les fenêtres, coups de klaxon, cahots.
Le cœur m'en lâche.
Tenir jusqu'au bout.
Tenir.
Alors je comprends l'alarme du début du trajet: il ne faut pas demander dans quel état je suis pour qu'un autochtone de cinquante ans me cède sa place...

Nous arrivons à Mahabalipuram, Mamalapuram en tamoul.
Cohue. Attroupement. Bruit.
Sur une place.
Descente.
Du monde autour de moi.
Where do you go?...Looking for a hotel? ...
L'Européenne descend avec le garçon. C'est une française. Je la tutoie. J'aurais pas dû. A peine la relation établie que je la brisais. Elle me dit, décidée, qu'elle va loger au village des pêcheurs. Elle insulte les quémandeurs qui nous proposent leurs services.
" Tu veux ta commission, hein, salopard?", dit-elle en français.
Je suis choqué, interloqué: comment peut-on parler aux gens de cette façon?
Je la laisse là car je n'en aurai plus rien.
Je l'ai blessée en la tutoyant.
Elle m'a blessé par son attitude à leur égard.

Un jeune couple de je ne sais qu'elle nationalité, et moi, restons sur le carreau.
"Do you know some place here ?"
"No, nothing!"
"We will find a hotel"
Nous sommes accueillis par d'autres indiens, plus âgés, qui se dépêchent pour nous trouver un logement.

"L'hôtel Untel, tu crois qu'il y a de la place? Ah non, à onze heures, il était déjà plein!"
Intéressés, bien sûr. Mais quand on n'y connaît rien, on est bien content de les rencontrer.
Nous sommes invités du geste à les suivre, chacun mené par son guide, qui nous mènent exactement au même hôtel, le "SSR Lodge". Je n'ai pas compris par où on est passé, tant pis. Ils cherchent le responsable. Un jeune gamin en short et un jeune homme en chemise arrivent enfin et nous distribuent les chambres. Mes compagnons prennent la chambre numéro 1 et je prends le numéro 5. Tout l'hôtel, qui n'a que 6 chambres, est de plain-pied, avec un petit espace de jardin encore décoré des fêtes de nouvel-an. La chambre me convient, bien que le coin toilettes et douches soit répugnant. Bon, je peux faire avec. C'est pas pire que ce à quoi je m'attendais. J'accepte la chambre au prix de 150 roupies. Est-ce cher, je ne le sais pas. L'avenir me le dira.
L'homme qui m'a amené ici demande un pourboire. Combien lui donner? Je lui refile 10 roupies. Il les regarde attentivement, hoche la tête à droite, dédaigneux*, et s'en va.

*Pour tout dire, il faut savoir que l'Indien hoche la tête vers la droite pour dire "oui", ou bien "merci". Il faut du temps pour comprendre la signification de ce geste, péjoratif chez nous.

Enfin, je suis chez moi, même si ce chez moi ne me correspond pas vraiment. Je sors mes affaires du sac à dos. Un râtelier encastré dans le mur accueille mes maigres bagages, dont les gaufres de Man que je ne pourrai jamais manger: l'odeur, cette fange, dans laquelle aucun aliment ne passera jamais. J'en casse un morceau et essaye de le manger. Ça ne passe vraiment pas.

Moment difficile: essayer la douche. Elle fonctionne. L'avantage, quand on porte des lunettes, c'est de ne pas être capable de voir plus loin que le bout de son nez. Donc de ne pas voir la crasse, s'il y en a, dans laquelle on patauge. Bon, tout va bien. Question toilettes je vais faire comme le suggérait Pierre Le Rouge, ainsi que Verlaine le surnomme: je monte dessus, en essayant de ne pas me casser la figure, et tente de déféquer dans cette position inconfortable sinon scabreuse. Au-dessus de ce pot dégoûtant qui sera maintenant mon quotidien, je me soulage comme je peux.

Un bon lit maintenant! Celui-ci est constitué d'un matelas recouvert d'un couvre-lit brodé. Assez joli. J'ai pris avec moi un drap, cousu par Man, que nous emportons d'habitude en refuge dans les Alpes. Grâce à ça on dort chez soi. Je le dépose sur le couvre-lit, me couche dessus et m'assoupis.
Celui qui me réveille, je le tue!

Je rêvote,… je somnole,… je suis ailleurs,… puis je réveille ici, dans cette chambre.
Merde, je suis vraiment en Inde!
Je me rappelle alors avoir dit à Claudine que lorsque je serai dans ma chambre d'hôtel le premier jour je n'oserai pas en sortir de peur de devoir affronter le monde extérieur.
Comme nous sommes sous les tropiques, le soleil doit tomber vers les six heures du soir pour se lever vers les six heures du matin, à une heure près. Alors il ne doit plus rester beaucoup de temps avant la nuit!
Roland, debout!
Maintenant tu sors, tu fonces.
N'importe comment, mais tu y vas!

Oui, oui, j'y vais...

Je sors de la chambre. Le soleil luit encore dans le ciel, mais il semble, à la couleur de la lumière, que l'on est proche du crépuscule. Encore un peu sonné de cette sieste impromptue, je me dirige vers la rue, si on peut appeler une aire de terre battue une rue. Je prends à droite, puisque c'est de ce côté que je suis venu. Toujours pouvoir se repérer: article numéro Un. Je débouche devant deux occidentales, l'une vêtue d'un sari rouge, l'autre d'un T-shirt et short blancs. J'entends qu'elles parlent français.
Hésitation. Grande hésitation. Pas une longue: une grande. Quoi que tu fasses maintenant, il y aura des conséquences de cette décision. Alors décide bien.
J'ai besoin de parler à quelqu'un. Alors ce sera elles. En français, quel cadeau!
Bonjour! je viens d'arriver en Inde et je suis un peu déboussolé…
Ah, bonjour! Nous allons à la plage voir le coucher de soleil!
Vous êtes françaises?
Moi, me dit le sari rouge, je suis belge, mais je vis à Rome.
Et moi, j'habite Genève, mais je suis française, dit la blanche.
Elles ne semblent pas avoir trente ans. Plus je vieillis, plus les jeunes sont jeunes. De jolies filles en tous cas.
- Que comptez-vous faire comme voyage? me demande le sari rouge.
Je marche un peu devant elles.
Elles m'impressionnent. Elles ont l'air de savoir comment ça tourne ici.
- Je compte aller à Kanchipuram.
Moi aussi!
Puis à Tiruvannamalai.
Moi aussi!
Plus je la regarde, plus elle est belle.
Après ça, j'irai à Pondichery.
- Moi aussi!
Rires à trois.
On pourrait faire le voyage ensemble? me dit-elle.
La blanche est tout aussi belle mais ne dit rien. Pourtant un joli sourire illumine son visage. Ces deux filles se connaissent bien.
Des gens heureux, ça se rencontre, quelle chance!
Mais faire le voyage ensemble, voilà une proposition bien rapide envers un inconnu. D'un autre côté, j'aurais passé une annonce que je n'aurais trouvé personne pour m'accompagner. Elle a un côté sympathique, toute ouverte, qui me fait plaisir.
- Oui, pourquoi pas?
Je ne prends pas vraiment de risques puisque rien ne dit que demain on se retrouvera.
- Moi, c'est Roland.

Gladys raconte qu'elle a acheté un sari qu'elle étrenne aujourd'hui même.
- En fait je ne sais pas très bien comment ça se porte!
Discussion entre les femmes.
Personnellement, je lui dis que ça lui va très bien.
- Oui, mais, la poitrine n'est pas bien couverte.
Il est vrai que ce qui devrait être caché est un peu visible.
- Mais c'est mignon tout ça, que je lui dis, ça te va super bien!
Nous marchons maintenant sur la plage de sable. Détritus errants. A droite, des cabanes, à gauche des mendiants. Nous avançons parmi les badauds. Arrivés devant la grande bleue, la fille blanche, qui s'appelle Catherine, dit: "Comme c'est beau!".
Moi, je trouve ce coucher de soleil complètement raté. La lumière est fichue par la nébulosité, c'est plein de monde sur un petit espace, ça sent mauvais. Mais où je suis bon sang?
- Viens, on va manger des poissons chez la Mama.
Manger des poissons maintenant, n'importe quoi! J'ai rien pu avaler depuis ce matin! C'est bien qu'elles sont gentilles, qu'elles sont là, … je les laisserais bien tomber pour aller dormir.
Voilà mes françaises en terrain connu. La Mama les accueille comme si elles étaient ses propres filles.
"On veut des poissons!", ils sont bons, tu sais!
La Mama a dressé son échoppe à même le sable de la plage. Le mari aux fourneaux ne semble pas avoir grand chose à dire. La friture grésille de poissons rouges. Nous sommes assis sur un banc, dans le noir. Une lampe à je ne sais quoi éclaire l'espace d'une lumière chaude, mais pas notre assiette. Les poissons sont tellement épicés que rien qu'à y mettre les dents j'en ai la bouche toute brûlée. La moitié tombe à terre, enfin, quelque part plus bas.
-"Tu n'aimes pas?"
-"Non, c'est trop fort!"
Gladys et Catherine les finissent.
Elles n'arrêtent pas de rigoler. Dieu, elles s'entendent bien, voilà qui fait plaisir. J'en reçois toute la bonne énergie. De ces poissons que je n'ai pas mangé j'en garderai pendant tout le voyage une tache de graisse sur le pantalon. Toujours vérifier où je m'assieds.
La Mama discute du sari. Mais ce n'est pas comme ça que ça se porte! Elle prend Gladys à part et se met à la rhabiller. Elle redresse l'étoffe, ajuste le corsage, et pour maintenir les plis elle utilise des épingles dorées qui se trouvent fichées dans le haut de son propre sari. La belle européenne devient alors une beauté indienne que tout le monde admire. Même les Indiens lui font la fête. Un jeune homme lui dit:
"To say "thank you", say "namaste"
"Namaste?"
"No, "namaste", with your palms like this"
"Namaste, dit elle en s'inclinant les mains jointes.
"Yeees, good!"
Tout le monde rit de bon cœur.
Gladys veut faire des photos, mais elle n'a pas d'appareil avec elle. Le sien est en réparation. Je lui propose le mien. On se bouscule, toute la famille veut être sur la pellicule. C'est vraiment la fête, démarrée dans rien du tout, pour aboutir à une apothéose de rires et de bonne humeur.

On rentre.
Je dis aux filles que maintenant je vais dormir, je suis crevé. La veille du voyage je n'ai pas beaucoup dormi puisque nous nous sommes levés à 5 heures du matin pour aller à l'aéroport. Cette nuit-ci, je n'ai dormi que deux petites heures dans l'avion de Madras, ce qui me fait beaucoup de sommeil en retard. Comme je ne m'y retrouve pas dans ce village, Catherine se propose de me ramener.
-"A partir d'ici, c'est la première à gauche."
-"Bonne nuit, et merci!"
Dans le jardin de l'hôtel, devant sa chambre contiguë à la mienne, mon voisin, que je vois pour la première fois, est assis sur une chaise et contemple les étoiles. Je le salue, et il me répond. Il semble un peu plus jeune que moi, il semble aussi plus au fait de ce qui se passe ici. La conversation s'engage. Je lui fais part de mon mal du voyage, du dépaysement. Il me répond gentiment. Il me rassure. Aurais-je devant moi un ami? Je lui parle des filles que je viens de rencontrer.
-"Tu te rends comptes (en anglais le vous et le tu se disent de la même façon, pas de danger de commettre un impair), des jeunettes de 26 ans qui proposent de faire le voyage avec elles. Ce n'est pas possible, je ne peux accepter cela!" Même si ça fait plaisir au fond de moi.
"You will see tomorrow. The night will give you a clearer mind in the morning." Voilà un bon conseil, utile à suivre. Tous les conseils sont bons à suivre s'ils vous montrent du doigt une direction nouvelle, surtout quand elle semble mener vers la résolution d'une situation difficile.
Sur ce, je vais coucher.

Après une journée aussi mouvementée, je ne pouvais espérer que passer une bonne nuit.
Ce ne fut pas le cas.

D'abord il fait chaud. Rester sous son drap est une ascèse. Sortir du drap est une torture because les moustiques. Plus petits que chez nous, ils piquent plus souvent (mais font mal moins longtemps). L'avantage s'annule avec le désavantage. Donc si tu sors le nez du drap, tu te fais bouffer.

Il fait trop chaud. Si je mettais le ventilateur en route? Ah, ça va beaucoup mieux. Maintenant je respire. De plus les moustiques disparaissent, chouette! Maintenant j'ai froid, il faut l'éteindre. Du coup les moustiques reviennent. Ça vrombit autour du corps allongé. Puis ça pique. Et ça repique. Mettre un pli du drap sur le visage, laisser passer le nez pour respirer.
Non, il fait trop chaud! Je remets le ventilateur. J'ouvre les draps et apprécie la fraîcheur. Puis le courant d'air me refroidit. J'éteins tout. Les moustiques reviennent. Vite, le drap sur la tête.
Dormir, je veux dormir. Dormir…
Je dors. Je rêve…

De la musique dehors.
Mais où est-ce que je suis?
Ah, en Inde!
C'est quoi ce chambard?
Des haut-parleurs dégobillent de la musique à tue-tête. Il est quelle heure, il fait pourtant encore noir? Il n'est que 1 heure du matin? Mais ils sont fous ces gars! Aucun respect pour ceux qui dorment!
Mais où suis-je tombé?
Impossible de dormir. Attendre que ça se calme, si ça se calme, ce dont je ne puis être certain.
Ça va durer jusqu'à 3 heures et demie. Je le jure!
Enfin, la voix suavement féminine s'évanouit dans le silence. Le calme envahi l'espace. Maintenant je dors.
Je dors.

Des bruits de bassines, d'eau qui se déverse, on chuchote, on s'affaire, une rumeur de gens occupés s'installe autour de l'hôtel. Quelle heure est-il? 5 heures 30! Mais quand est-ce qu'ils dorment ces gens–là? Ce n'est pas le chambard de tout à l'heure, mais il est quand même difficile de dormir confortablement dans ces conditions. Il le faut pourtant bien!

LE 4 JANVIER 1998
A 7 h 30 debout.
Finie la comédie.
Une bonne douche pour nettoyer cette misérable nuit. Puis équilibrisme sur le pot, debout, ou plutôt accroupi dessus. Dangereux à cause de la chute possible, mais sûr contre les éclaboussures. Rester centré…
Se raser en prenant bien garde de ne pas infecter la lame de rasoir dans la crasse de l'évier.
Je sors.
Tiens, mon voisin, en jupe indienne, le torse nu, se sèche avec sa serviette de bain. Lui aussi a prit une douche. Très nature, cet homme-là ! Normal pour un allemand. Il m'a décliné son nom hier soir mais je n'ai pas pu le retenir. Nous nous entretenons de la nuit musicale que nous avons dû subir.
Je ne me sens vraiment pas en forme. La tête me tourne, les jambes refusent de me porter. La défaillance.
"Viens, on va manger".

Mais je ne déjeune jamais ! Je me vois dans l’obligation de faire une exception aujourd'hui. Je m'interroge quand même de l'opportunité de manger. Est-ce que la nourriture va m'aider à me remettre debout ou va–t-elle me rendre encore plus malade? Imaginer que quelque chose puisse passer par mon œsophage, j'en ai des nausées. Courage, ton ami veut t'initier. Suis-le, il sera ton mentor!

Nous marchons vers le centre du village. Devant l'hôtel, il faut prendre à droite, puis prendre la première rue à droite. Après je ne sais plus. Impossible de me repérer! Terrible pour un cartographe! C'est mon métier de savoir où je suis, où que je sois, nom de nom! On verra plus tard.
Je suis mon guide.

"Quand tu cherches un restaurant, vas toujours là où il y a du monde. C'est une preuve qu'il est de bonne qualité. Je suis passé par ici hier soir et il doit y avoir un restaurant à un premier étage. Voilà, c'est sûrement ici."
Nous montons l’escalier et débouchons sur une terrasse où s'alignent des tables. Il doit être très tôt puisque nous sommes les premiers arrivés. Après une longue attente un gamin vient vers nous. Je laisse l'Allemand se débrouiller avec la carte. Je prendrai la même chose que lui. De toute façon, je ne connais rien de ce qui y est inscrit. Le tout c'est de savoir ce qui est mangeable.
" Vous avez ceci?"
" Non, il n'y en a pas."
" Alors on va prendre cela."
" Il n'y en a pas."
" Tu as de ça?"
" Non!"

Il va chercher de l'aide. Arrive un homme qui nous demande ce que nous désirons.
Nous souhaitons de ceci, de ceci, et aussi de cela. Please.

" Sorry, we only have this, this and that."
" Et ça?"
" Well, er..., yes!"

" Servez-nous deux fois de ceci et de cela. Avec du lait."
Du lait? Je ne bois jamais de lait ! Mon Dieu, dans quoi suis-je embarqué?

Après un long temps, le gamin revient avec la moitié de ce qu'on lui a demandé. Nous commençons à manger nos rôties à la confiture. Pain blanc bien sûr. Ce n'est pas avec ça que je vais me requinquer. Assis à un étage au-dessus de la rue devant cet étranger que je ne connais que depuis quelques heures, dans ce pays qui commence à chauffer au soleil, qui chauffe aussi les odeurs pestilentielles, j'entame la première rôtie. Après deux bouchées je n'en peux plus. A la troisième, les larmes commencent à couler sur mes joues. Je ne la finirai pas. Rien ne rentre. J'ai honte de moi. Je lui passe l'autre morceau. J'essaye de boire un peu de ce lait. Pour me rattraper. Et pour me nourrir un peu aussi. Il n'est pas vraiment mauvais.
Je lui dis:
" Il n'y a pas foule dans ce restaurant. De plus ils n'ont même pas la moitié de la carte!"
" Non, j'ai dû me tromper. Ce n'était vraisemblablement pas ici." A part moi je me questionne sur la qualité: qu'en penser?
J'en sais rien.
" Ce matin j'ai rendez-vous avec un masseur ayurvédique. Tu devrais y aller aussi, ça te fera du bien."
" Ah, et qu'est-ce qu'il fait?"
" Il remet les énergies en place. Après le voyage que tu as fais, tout est désorganisé en toi. Il t'aidera à te sentir mieux et à être en forme pour le futur. Je repasse à la chambre pour prendre ma serviette, tu peux venir avec moi pour le rencontrer."
" Il demande combien?"
" 300 roupies. Oui, c'est cher, mais je préfère payer beaucoup un médecin compétent qu'un charlatan à bas prix."
Nous parlons de notre vie en Europe. J'apprends qu'il est médecin à Hambourg.
J'hésite quand même à aller voir le masseur.
Puis il me dit de boire beaucoup. Combien beaucoup, je lui demande? Deux bouteilles par jours!
Tout ça?
" Ecoute ce que te dit ton médecin!", fais ce que je te dis, quoi. Bien écouter les gens compétents même s'ils sont plus jeunes que toi.

Le soleil grimpe dans le ciel. Il fait déjà plus chaud.
Effectivement, le masseur loge dans un hôpital ayurvédique, c'est affiché à la porte. La bâtisse est de construction nettement moderne, bien que petite. Le masseur est occupé. Un jeune gars assis par terre nous dit d'attendre. Il mange je ne sais quoi dans une grande assiette en alu à haut bord vertical.
" What do you eat?"
" Rice with sugar!"
" May we have a try?"
Délicieux son machin!
" Voilà ce que je voudrais manger. Ça passerait ça! Simplement du riz tout nu!"

Voilà le médecin qui sort d'une paillote. L'Allemand me présente. Je lui explique le voyage, le déboussolement, l'impossibilité de manger.
" Could you help me?" Il me toise en silence.
" In the afternoon, at 3 o'clock."
Mon nouvel ami disparaît dans son monde, je m'en vais dans le mien.

Le mien, il est facile: direction les filles. Je traverse la rue et me dirige vers leur hôtel. Je n’ai vraisemblablement pas le droit de me trouver ici mais je passe outre. Je ne sais pas où est située leur chambre. Je fais l’enfilade des chambres et arrive au jardin. Personne. Je regarde aux alentours. Tiens, à côté il me semble reconnaître quelqu’un. Un visage blond souriant me voit et dit en faisant un grand signe: "Hé mais c'est Roland! Viens ici, on mange!". Je ne me fais pas prier et saute la haie. Etonnement des autochtones. Ce n'est pas bien grave ce que je viens de faire. On n'est pas soixante-huitard pour rien. La lutte continue.
Gladys se trouve je ne sais où et Catherine se délecte de je ne sais quoi.
"Tu manges?"
"Non, je viens de manger avec mon voisin. Un Allemand. Sympa. Je n'ai d'ailleurs pas mangé grand-chose, il n'y a rien qui passe."
Voilà Gladys qui arrive. C'est la fête. Rires sans arrêts. Elles sont vraiment de bonne compagnie! On dirait quelles n'ont jamais eu autant qu'aujourd'hui: elles veulent manger de tout! Et elles obtiennent tout ce qu'elles demandent. Leur plaisir me fait tant de bien. Deux rayons de soleil souriants sous les cocotiers qui filtrent l'ardeur de l'astre du jour.
Puis nous nous séparons, chacun vers sa journée.
Il faut que je les revoie, j'ai vraiment besoin de toute cette bonne énergie féminine.

Direction la poste. J'ai besoin de timbres, je dois aussi envoyer la première lettre à Claudine. Ce ne sera pas la première mais la troisième car les précédentes étaient tellement down que je les ai jetées. Direction rue principale. Rencontre avec un jeune homme qui me fait penser à Sonam (moine au monastère tibétain de Huy).
" Can you show me the way to the post office?"
" Strait down the street.
Vous êtes français?"
"Oui, je suis belge". (Il voulait dire: vous parlez français?)
"Tu sais, nous sommes dimanche, la poste est fermée."
Et nous bavardons. Il me refile quelques tuyaux. Très sympathique. Il vit ici pendant six mois. Il porte un dhoti crème, des sandales.
"Fais attention aux sandales, des cailloux peuvent s'y mettre et causer une blessure légère. Si tu mets ton pied dans des saletés tu te payes une infection immédiatement et tu ne peux plus marcher pendant deux semaines."

Dangereux, dangereux...
Comme le dit mon voisin: "Si tu viens en Inde, tu prends des risques!"

D'après le guide il existe à Mamallapuram un musée de la sculpture. Normal pour un village de sculpteurs de pierres. Au centre du village, dans un espace boisé, une école à ciel ouvert accueille des élèves de l'Inde entière. Les fils de riches ne la fréquentent évidement pas.
L'entrée du musée (150 mètres carrés) coûte deux roupies. Deux francs. Belges. Soit trente-trois centimes français. Ou deux eurocentimes. Une vraie fortune! Le guide, le préposé, n'attend qu'une occasion de ma part pour s'arrondir la fin du mois... Il sait que je ferai appel à lui. Je n'en ferai rien, bien sûr. Alors il commence une marche d'approche. Il tourne autour de ma personne comme un rapace, patiemment, calmement. Il tourne autour de sa proie, en cercles concentriques et de plus en plus resserrés pour lui dire:" This is Ganesha, … and this is Parvati,…this is Rama…" Je confonds tout le panthéon indien. Qui est qui?
T'auras pas un sous de plus.
Dans la cour, l'air est respirable. A l'intérieur, bien qu'il ne soit pas encore midi, il fait étouffant. Je sors du musée face à l'école en plein air où les élèves s'affairent. Ça martèle à qui mieux mieux. Chacun sur son bloc de pierre brute grisâtre.
Je décide d'explorer les environs. Cap vers la mer, en diagonale, pour embrasser le plus de surface. La route asphaltée se dirige en zigzaguant vers des habitations. La mer se devine dans le lointain et je m'y dirige en passant par un bosquet. A terre quelques fleurs violettes attirent mon regard. Je me penche vers elles, en cueille une, la sent, elle ne sent rien de particulier, je vais la garder, et la sécher, pour Claudine. Cette fleur me rappelle ma terre natale, ma patrie, mon sol ardennais que j'aime tant.

L'humus du sol se sablifie de plus en plus à mesure que l'on s'approche de la plage. Normal.
L'air marin crée une nébulosité au voisinage immédiat de la côte, je l'avais déjà remarqué hier soir. Aujourd'hui, et à cette heure, l'effet semble ne plus exister. La mer est jolie, bien qu'elle ne ressemble en rien à la mer du Nord. Des vagues imposantes déferlent sur la plage, le fond doit être assez profond. Je remonte la plage vers le nord, vers le Shore Temple.
Des crabes maratonneurs courent dans tous les sens pour échapper au pas de la grosse bête que je représente pour eux. Ils dressent leurs deux yeux bien au-dessus de leur carapace, ce qui leur donne un air comique.
Visite du Shore Temple. Personne ne m’accoste, on me fout la paix. Ce temple est protégé par une association de préservation de monuments. En fait ce temple se désagrège sous l’action des vents et des embruns marins. Il s’effrite, il pourrit. Aucun culte n’y est présent. Rien que de l’architecture. Et du calme, ce qui fait du bien. Je reste un moment assis dans un coin. Personne ne me dérange, le lieu est propice à une solitude que les autochtones respectent.

Retour dans le sable, les mendiants vendeurs d’écureuils empaillés à droite, la Mama aux poissons rouges d’excès de piments à gauche. Au milieu de l’espace, des vaches ruminent.
La route vers le village est bordée d'échoppes d'artisants en tous genres. Statues de pierres de toutes tailles, objets en cuir, icônes, et également des petits restaurants appétissants.
De retour à l’hôtel, j’essaye de manger avec moultes difficultés un quart de gaufre de bonne-maman.
J'attends l'heure du massage sur mon lit. Cette sieste me fait du bien, j'ai encore quelques heures à récupérer.

Il est l'heure! Un essuie, et on y va. Vers un nouvel inconnu. J'arrive à la case dans la cour de l'hôpital. Attendre. En Inde il faut accepter attendre. Il ne faut plus chercher pourquoi on attend, on attend, c'est tout. D'ailleurs on a tout le temps d'attendre. Vacances.
Voilà le médecin qui arrive. Il doit avoir dans la trentaine. Habillé de blanc. Nous entrons dans la case. Murs blanchis, toit de lattis couverts de chaume. A terre, un grand matelas recouvert de plastique vert. Tout est propre. Il me dit de me déshabiller. Pas beaucoup à enlever: T-shirt et pantalon. Et les lunettes. Non, qu'il me fait, le caleçon aussi. Quoi, tout nu? Je dois me mettre tout nu devant lui?
Bon, il n'a pas l'air méchant. En plus, il s'est déshabillé également. Est-ce qu'il va enlever son caleçon aussi? Non, il le garde.
Je suis tout nu. Il me dit de m'allonger sur le ventre sur le matelas. Je craignais qu'il ne fusse froid, mais non, ça va. Il me confiture d'huile sur le dos. Puis le massage commence. Ça fait du bien. Mmmmm, ça fait du bien. Roland, attention, à te sentir bien il ne faut pas te sentir trop bien, et que ça se voie! Zut, relax, sois dans ton ventre. Bien au creux, là où tout peut arriver, au creux de l'océan de calme.
Il y met de l'énergie, je comprend maintenant qu'il se mette à l'aise! Si moi je suis bien, lui, il est au turbin! Puis voilà qu'il me demande de me retourner, de me mettre sur le dos. De plus en plus délicat...Cool, cool...Et ça recommence à faire du bien, partout. Je me laisse faire comme un bébé. Après un long temps, il me dit de me relever. Complètement groggy, le Roland. Moi, quand on me touche, je reçois toute l'énergie de l'autre, je deviens quasiment l'autre, d'ailleurs. Plus ça dure, plus je suis lui (ou elle, en fait, d'habitude).
Il me dit d'aller m'asseoir dans un petit cagibi, sur la chaise. Je me laisse guider par sa voix gentille. J'entend de l'eau qui siffle. Puis le voilà qui commence à me laver, à enlever toute l'huile qui me couvre le corps avec de l'eau bien chaude. Je ressens cette eau chaude comme si cela faisait des années que je ne m'étais plus lavé! Je me laisse encore faire comme un enfant, n'ayant plus de défenses à lui opposer. Je me dis bien qu'à mon âge... oui, mais l'âge c'est une chose; maintenant, c'est maintenant. Je ne suis ni son premier ni son dernier patient. Oui, je peux me mettre debout tout de suite et avancer par moi-même, droit comme un i.
"Tu es petit et tu es grand. Tu es toi.", me dit mon ange gardien.

Rentré au lodge, je me couche sur le lit pendant une demi-heure au moins, pour que toutes ces bonnes choses me rentrent dans le corps.

Je sors voir où sont les filles. Elles viennent de rentrer et ne font que rigoler. Tout va bien.
Sous l'équateur le soleil se couche à six heures pour se lever à six heures du matin. Ici, il semble que le coucher se passe vers les cinq heures trente, et le lever à cinq heures trente également. La journée se termine donc à quatre/cinq heures. Ceux qui prétendent que le coucher s'effectue en cinq minutes ne sont jamais venu ici ou n'ont jamais observé le ciel sous ces latitudes basses: à trois heures et demie la luminosité change déjà (les photos ne donnent plus rien), ce qui prouve que le soleil ne se couche pas tout d'un coup.
- Ce soir il y a de la danse devant le rocher "la descente du Gange". Tu sais, il y a un festival de danse tous les ans en janvier à Mahabalipuram. Ça t'intéresse?
Et en plus elles apprécient la danse!
- C'est bon pour moi.
On y va. Les filles m'emmènent vers la rue principale que je ne situe pas encore très bien. Nous arrivons au lieu du spectacle.

La "descente du Gange" est sculptée à même le rocher. Sur les photos des guides touristiques je ne la croyais pas dépasser le mètre cinquante, ce qui ne valait pas la peine du déplacement pour si peu de chose. Mais c'est en fait un rocher de neuf mètres de haut sur vingt-sept de long! Très impressionnant! D'ailleurs toutes ces sculptures rupestres indiennes ont grande allure. On n'en trouve pas de correspondance chez nous en Europe. Même dans nos cathédrales, le côté plantureux ne s'y retrouve pas. En Inde, dans cette région du moins, règne la profusion. Chaque rocher peut devenir la représentation d'un dieu, d'une scène mythologique. Profusion dans les sujets, profusion dans les formes. Shiva est grand, Parvati est grande, aussi grands que les dimensions du rocher, émergé du sol, qui en sont la seule limite. La suite de l'histoire que le sculpteur veut raconter, il faut aller la chercher sur le rocher suivant, à vingt mètres, à cent mètres, voire à deux kilomètres.

La "descente du Gange", que l'on devrait nommer "descente de la Gange" car la Ganga est féminin, représente le don que le ciel a fait à l'Inde, terre inculte plombée au soleil, de l'eau symbole de fertilité. Lorsque le ciel a finalement accédé à la prière des hommes, l'impétuosité des flots fut telle quelle aurait tout dévasté si Shiva, en s'étant mis en dessous de la chute, en brisa de sa chevelure la force dévastatrice.
C'est devant cette beauté de l'art rupestre que se place le festival de danse indien par excellence. Il n'y a pas foule selon des critères européens, bien que tous les sièges soient pris. Nous, nous allons nous asseoir sur le muret de l'enceinte, gratis. Le spectacle commence. Les musiciens s'installent. On nous les présente. Chez nous ils ne seraient personne, mais ici, ils sont des sommités dans leur instrument. L'habit ne fait pas le moine, on le voudrait tellement. Applaudissements de la foule à l'énoncé de leur panégyrique. Arrive la danseuse, en robe éclatante, rouge et or. La musique débute, et la poupée de cire magnifique s'anime. Est-elle réelle?

Splendeur un peu raide: stress du début?
Bref, les filles veulent s'en aller, celle d'hier dansait mieux. Là, je suis déçu. J'en aurais encore profité. Tant pis. Les danseuses passent, pas les filles.

Dans le noir je marche dans des flattes de vaches. Heureusement que j'ai des baskets! Ne pas se balader le soir en sandales, on ne sait pas où l'on marche, j'en aurais eu entre les doigts de pieds! Dans la rue principale j'aperçois mon voisin venant vers nous.
J'apostrophe mes amies:
- Hé, voici mon voisin dont je vous ai parlé.
Zut, l'Allemand ne comprend pas le français.
Je recommence:
- Here is my neighbour I told you about!
- Hi! Hello! Nice to meet you!
Gladys l'invite aussi sec.
- We are looking for a restaurant, are you coming with us?
- Well, all right!
Qui aurait dit non, je vous le demande?

Ce sera notre premier repas à quatre.
En chemin Catherine me chuchote à l'oreille:
- Il s'appelle comment ton copain, car j'ai pas compris?
- Mais moi non plus, je ne sais pas son nom, il me l'a déjà dit deux fois et je ne l'ai pas compris non plus.
Je l'aborde.
- There is a problem, the girls didn't understand your name, but neither did I!
- My name is Carsten.
- How do you say that?
- Carsten!
- Qu'est-ce qu'il a dit?
- Son nom est Carsten.
- Comment?
- Kar-ch-ten!
- Ne le bouscule pas, pour une fois que je rencontre un gars qui me plaît tout de suite! C'est rare, et j'en profite!

Je ne sais plus où nous avons soupé, mais le repas s'est bien passé, en bonne amitié.
Puis chacun s'en retourne vers son lodge et bonne nuit!

Avec ventilateur ou sans?
Essayons sans, puisqu'il me faudra y parvenir de toutes façons. Moustiques et chaleur. Sono à fond dans le noir de la nuit, comme hier. Ventilateur en route pour dormir un peu. Plus de moustiques. Puis l'arrêter. De nouveau les moustiques. Ne pas abuser des bonnes choses quand tout sera inévitablement mauvais. Enfin je risque de prendre froid. Le ridicule!
Dur de passer de l'hiver à l'été en si peu de temps!
Au matin, les casseroles que l'on nettoie, les chuchotements.
Et soudain, le rideau de ma fenêtre s'ouvre brutalement et le room boy de me lancer:
"Hi, friend! Want some tea?"

LE 5 JANVIER 1998
Je l'aurais tué!
Me réveiller à six heures trente du mat' pour me proposer du thé alors que j'ai à peine fermé l'œil de la nuit! Une nuit passée à subir une orgie de musiques sirupeuses, de vrombissements de moustiques, de pales de ventilateur, de chaleur étouffante, de nez au-dessus ou en-dessous du drap! Mais il est fou ce mec?
- You! Go away, I want to sleep!
Nom de Dieu!

Je dors encore une demi-heure, puis je me lève et me douche.
Puis nous voilà, Carsten et moi, nous essuyant ensemble au soleil sur notre bas de porte, comme hier matin.

Recherche d'une moustiquaire, car les moustiques, même s'ils sont plus petits que chez nous, si leur piqûre est moins longtemps douloureuse que celle des nôtres, ils sont plus nombreux à se sustenter de notre sang. Il faut se défendre. Rencontre un indien de mon âge et lui demande s'il peut me renseigner sur la possibilité d'achat de l'objet en question.
Il me répond: "You wait here!"
Il part je ne sais où, enfin je fais semblant de ne pas savoir où il va, et il revient avec un sac en plastique bien rempli. Le bâtiment bizarre du coin de la rue qui fait dépotoir, c'est un magasin !!!
" Here it is, it's 400 Rps."
Puis, il cause.
" I have little statues, do you mind seeing them?"
" I can sell you rupees if you want. 3800 Rps for one hundred dollars
."
Je suis bien tombé! Sur un gars qui se fait du pognon sur les touristes!
J'essaie de me défendre. Puis le ton change, plus coulant, plus français surtout:
" Je vends des statues, tu choisis ce que tu veux. Viens à la maison, tu regarderas."
" Vous parlez bien français!"
" Oui, je suis allé dans le sud de la France apprendre la sculpture. Nous sommes beaucoup ici à être allé en France."
Impossible de résister à son baratin, il faut que je le suive. Il m'emmène dans des venelles inconnues, et pour cause, et nous entrons dans une habitation gardée par une vieille femme assise sur le seuil. Assis par terre, il déballe sa marchandise. Il commence petit: anneaux, animaux, dauphins, ...
Puis il sort de plus belles pièces, dont un Ganesha, petit mais très fin. Ganesha est le protecteur du foyer. Voilà un beau cadeau pour la maison. Je paye le prix qu'il me demande et ajoute le montant de la moustiquaire. Il me rend les 400 roupies et ajoute, en français, (car on passait d'une langue à l'autre):
" Tu me les donnes dehors, car la vieille, elle doit pas savoir, sinon elle va demander quoi."

On ne sait jamais s'ils vous arnaquent ou pas. Dans un sens oui, toujours; dans l'autre, peut-être pas nécessairement. Selon nos critères, le prix est ridicule. Donc si l'indigène se fait un bénéfice substantiel par rapport au prix local, où se situe vraiment l'arnaque? Il n'y en a pas. Le lendemain, nous nous revoyons et il me demande,
" Tu es content de ton Ganesha? "
" Ah oui!"
" Alors ça va bien."

Il m'a dit de mettre la moustiquaire dans l'eau pour enlever l'apprêt. Pas compliqué. A l'hôtel, l'objet file dans le seau d'eau vite fait. Je te rince et je te rerince. A sécher maintenant. Elle est restée une heure dans l'eau, ça devrait suffire. Je m’interroge sur la forme de cet amalgame visqueux. Bon, ça pend, informe, sur le fil.

Carsten et moi somme partis pour la journée. Nous nous dirigeons vers le village de pêcheurs. Sur le bas-côté de la route une carcasse de camion envahie par des fleurs nous fait arrêter. Vraiment beau. Ça me rappelle une Volkswagen en Allemagne qui avait été transformée en pot de fleurs. Du coup je ne veux pas faire la photo, puisque j'ai déjà celle de la Volkswagen. Carsten, lui, en a envie. Je lui passe l'appareil. La photo fut particulièrement réussie. Je lui en enverrai un agrandissement dont il sera très satisfait.
Nous rencontrons un marchant de noix de coco et Carsten m'initie à sa dégustation.
Derrière le camion fleuri se dressent des rochers que nous gravissons allègrement. Emerveillement! Au sommet nous découvrons la plaine côtière qui s'étend à perte de vue. L'Inde, c'est un pays plat, comme dirait Obélix. En progressant parmi les rochers nous découvrons des bas-reliefs magnifiques, sculptés à même la roche de la même manière que la "descente du Gange", en plus simple, en moins chargé. Je remarque, ainsi que tout au long de mon voyage, que les seins généreux des devis sont caressés par bien des mains.
Oserais-je? J'ose!

Après le village, il y a une forêt. Nous n'osons pas y pénétrer, bien que ce soit une futaie sans végétation au sol.
Direction la plage. Toujours cette nébulosité. Toujours ces crabes qui courent dans tous les sens après chaque vague. Mais d'où sortent-ils? Mais du sable où ils s'enfouissent. Quand la vague passe, elle referme leur trou dont ils sortent leurs deux yeux après qu'elle soit passée. Rien dans les environs? Et hop, on sort tous faire une petite course.
Nous bénéficions de la fraîcheur du vent, ce qui fait du bien. Retour vers le temple.
Sur la plage aux poissons rouges de la Mama, aux écureuils empaillés, des jeunes s'ébattent dans l'eau. Tout habillés, bien sûr. Aucun indien ne se met en maillot ici. Par contre, les européennes aux seins nus, on en rencontre. Et seules, en plus! Des moches, en plus! Quel régal pour les mâles indiens! Qui vont par deux regarder nos nymphes décrépies, car seuls, ils n'en n'ont pas le courage. C'est pas dans leurs mode de vie de voir des femmes nues.
L'ambiance monte dans le groupe de joyeux baigneurs. En voilà un qui se fait mettre à l'eau par ses copains. Puis un deuxième. La mêlée s'amplifie. je crains pour nous. Non, il n'est pas concevable pour eux de nous foutre à l'eau. Chez nous, ils en auraient été capables, puisque, par nos rires, nous participons, mais pas ici, où nous sommes étrangers. Bref, ils vont tous à la baille, les uns après les autres. Et nous restons toujours secs tous les deux.
Marrant de regarder les deux amoureux ! On dirait qu’ils ne se connaissent pas. Ils rient comme des enfants, ils sont gauches c’est pas croyable ! Monsieur, si je peux appeler ce jeune homme monsieur, essaye de mouiller madame, si je peux appeler madame cet enfant-là, qui rit nerveusement, hystériquement: on ne lui a jamais mouillé quoi que ce soit ! Tout habillés dans vingt centimètres d’eau, monsieur essaye de faire rire madame en l’aspergeant d’eau (c’est marrant, quoi), et madame rigole pour ne pas lui montrer que, de sa vie, jamais personne n’aurait osé lui faire subir une telle infamie (c’est pas marrant du tout).

Nous rentrons. Carsten sait que je souhaite trouver un lungi, cette jupe colorée de motifs carrés que portent les autochtones. Nous prenons la rue commerçante, si on peut appeler une rue avec quelque commerces une rue commerçante, et Carsten dégotte une boutique de fripier.
" We want a lungi ! Will you show us your samples?"
" Here is what I have, you may choose any pattern"

Il a justement une couleur de tissus qui ressemble à une jupe de Claudine, dans les turquoises. Je le prends donc.
" It’s 50 Rps, and 5 Rps more for the tailor."
Il traverse la rue et se rend chez son voisin le tailleur, fébrilement occupé sur sa machine à coudre à pédale. Le tailleur coud les bords de la pièce de tissus pour en faire un cylindre de toile. Le lungi s'enfilant par le haut ou par le bas, le résultat doit tenir tout seul autour de la taille! Heureusement que nous avons tous une "banane", une "poche" pour les français, qui fait office de ceinture.
Le lungi cousu file droit dans le sac. Très content de mon achat : couleur, motif, je deviens un indien !
Qu'avons nous dans cette fameuse banane? Tout ce qui ne se trouve pas dans la pochette que nous portons autour du cou.
C'est-à-dire qu'il nous sert de porte-feuille et de sacoche en même temps. Quant à moi, il sert à ranger mon passeport, ma montre gousset, un canif, un mouchoir et l'appareil photo. Puis le porte-monnaie divisé en deux parties: le courant qui rentre et qui sort, et la réserve de pièces de monnaie. Pourquoi une réserve? Parce qu'ils prétendent ne jamais avoir de la monnaie quand on leur donne un billet. Alors je collectionne les pièces en prétendant que je n'en ai pas. Si mon interlocuteur en est vraiment dépourvu, je les sors, sinon, je le tarabuste jusqu'à ce qu'il me rende la monnaie.

Nous attendons les filles à leur hôtel, dans le jardin, assis sur un banc à côté d’une statue de Parvati. Nous discutons comme deux gars qui ont bien besoin, d'une manière ou d'une autre de leurs amies. Et le temps passe, elles ne reviennent toujours pas de leur excursion dans une réserve de crocodiles. Enfin, en voilà une, Gladys, complètement sonnée, qui vient vers nous.
"On est rentrées depuis longtemps et ça fait deux heures qu'on dort . Oui, on sait que vous êtes là, on vous entend de la chambre, mais on est tellement fatiguées! Catherine dort encore. On va manger? On va d’abord se doucher, puis on vient."
Deux hommes heureux.

On se douche aussi. Carsten a réussi à avoir une chambre dans l'hôtel des filles. Il se trouve au rez-de-chaussée, à deux chambres d'elles et semble heureux d'être mieux logé que précédemment. Ici les murs sont peint en blanc et les toilettes sont, comme le dit pudiquement Catherine, "à la turque" (entendez "à la française"...). Ces toilettes franco-turques sont bien plus confortables que les françaises tout court.
Explication:
En France, il faut se positionner dans l'axe de l'objet, les deux pieds sur des pédales, descendre son froc sans lui faire toucher le socle de porcelaine d'un blanc crasseux. Il faut se baisser sans tomber dedans, attention!
Démerdez-vous pour vous maintenir où vous pouvez. Voyons...La chaîne de la chasse est trop haute pour l'attraper maintenant, elle ne serait d'ailleurs que d'une utilité précaire... Il y a bien le porte-papier WC, en plastique, pas rassurant du tout! La porte, les chambranles, il doit bien y avoir quelque part une fissure où les ongles pourraient se coincer? Hélas non. Reste le recours au saint-esprit, que j'écris sans majuscule dans ce cas-ci, par pudeur pour lui, et qui trouve le moyen, je ne sais où, de nous garder en équilibre dans une position qui ne peut que s'effondrer. Ne parlons pas de l'odeur ni de la couleur du lieu. Les plus insensibles y perdent leurs moyens.

En Inde, cependant, tout peut coexister, du plus sordide au plus luxueux. D'après ce que j'ai pu apercevoir, le plus crade consiste au ...machin français comme il en existait encore à Sedan, devant la forteresse, dans les années 80, style étable à cochons, (demandez à mes filles, Laurence et Verlaine si je raconte des histoires), jusqu'aux toilettes marbrées de résidences de luxe, où l'on connais la serpillière, le tampon Jex, l'huile de bras et le Vim. Je n'ai pas eu la chance d'en rencontrer mais vu la quantité de marbre au sol et aux mur de certains hôtels, je suis sûr qu'il en existe!
Le truc super, en Inde, c'est le carrelage du sol à niveau avec le pot proprement dit. Plus d'équilibrisme à présent, tout est stable, plat, confortable. Le robinet placé à côté peut toujours servir de branche de salut. Il y en a toujours un. Mais pas de papier! Le papier, pour s'essuyer, c'est sale, c'est dégueulasse, c'est bon pour les occidentaux. En Inde on se lave le pet avec de l'eau, comme toute nation civilisée. Avec la main gauche, bien entendu. Avec la droite, nous saluons nos connaissances, nous prenons la nourriture que nous portons à la bouche.
La main gauche est impure, la main droite est pure.
Ce n'est finalement que le premier geste qui coûte. Les autres viennent plus facilement, puis cela devient une habitude. On oublie même que l'on a pu, un jour, faire autrement. Au moins, on admet que l'on a un trou du cul, qu'il est comme il est, et qu'il est sien.
La douche se trouvant à proximité, l'endroit est toujours - relativement - propre.
Vive les WC "turcs" en Inde!

La moustiquaire me pose des problèmes, je n'arrive toujours pas à lui trouver une forme régulière. Est-elle ronde ou carrée? Quoique je fasse elle n'a aucune forme, ni endroit ni envers, ni dessus ni dessous. Mais que vais-je en faire? Je traverse la rue. Je rentre dans l'enceinte de l'hôtel des filles qui est également maintenant celui de Carsten et je le trouve dans sa chambre enroulé dans son dhoti .
" Carsten, you know I bought a mosquito net. It doesn't fit. I don't know what to do."
" Well, I come and see."
Nous traversons la rue, il entre chez moi, et regarde le machin chouette chose informe. Silencieusement, le voilà qui se met à l'étirer de gauche à droite, de droite à gauche. Je l'observe attentivement. Dans un silence de jungle dans lequel tous les muscles du tigre sont tendus, efficacement mais posément, Carsten dénoue l'écheveau. Il était beau comme un dieu à regarder ce qu'il convenait de faire pour résoudre le problème. Comment un homme peut-il être aussi méticuleux, aussi perfectionniste dans une tâche aussi banale que celle-là et de surcroît ne le concernant pas? Il était magnifique. Là ou je n'avais vu qu'absence de forme et contradiction, il créait forme et utilité. La moustiquaire se révélait rectangulaire, bordée de murs verticaux qui épousaient parfaitement les dimensions du lit.
" Do you have a line?"
" Well, a few meters of it."
" Very well, we will be able to fix the mosquito net to the wall."

Nous avions besoin de six points d'attache. On a utilisé l'étagère, les barreaux de ce qui sert de fenêtre, si on peut appeler une fenêtre une ouverture grillagée dans un mur; le tube lumineux (le néon) lui même, car il est installé sans cache.
" Do you have any matches?"
" Yes, a few."
" Give me some."
Mais que va-t-il faire avec des allumettes?
Il a découvert un petit trou dans le mur et il s'applique à y coincer une allumette, laquelle allumette maintiendra un tendeur de la moustiquaire. Ingénieux, pas vrai?
En artiste consommé, Carsten fini son ouvrage en bordant la moustiquaire sous le matelas! Comme une femme d'ouvrage, comme une maman.

Nous dégottons un restaurant dans un hôtel, à l’étage, sur la terrasse. Pendant le repas, Catherine demande au serveur si elle peut mettre une cassette de musique indienne qu’elle a achetée. Une blonde européenne reçoit toujours ce qu’elle demande.
" Si tu aimes la musique, je te l’enregistrerai, quelle me dit. "
Le serveur indien se fait apostropher par Gladys:
" Tell me what is this noise, this music we hear all night on?"
Il nous explique que nous sommes, selon le calendrier indien, dans une période faste pour des fiançailles. Donc, toutes les nuits on fiance à tire-larigot dans les campagnes indiennes. Il était intarissable, et son pidgin anglais difficile à comprendre. Il nous effeuillait le calendrier indien en nous commentant le texte tamoul des conseils qui y étaient inscrits.
Dehors, un étage plus bas, des chiens aboient, se querellent pour un déchet, copulent à qui mieux mieux.

"C’est quoi vos dates de naissance", lance une des filles à la cantonade.
Carsten ne répondant pas, je lance:
"Le 8 septembre 52".
En allant vers le cassettophone pour mettre l’autre face de sa cassette, Catherine calcule, et dit, rêveuse:
"52! Tout ça! "
"Et toi Carsten, dit Gladys, c’est quand? "
"It’s September the 8 th… "
"Come on,
I said, what’s your birthday?"
Je riais.
En voilà une drôle de plaisanterie!
"It’s the 8 th of September..."
"Carsten, please, you are joking me, you just repeat what I say!"
On rit tous.
"Tell us your birthday."
" My birthday is the 8 th of September 1965!"

He was death serious!
Plus une seule ride de sourire sur son visage. Sérieux comme un chevalier teutonique soumis à la question. Il était très impressionnant!

Je n’en croyais pas mes oreilles. Il semblait aussi émotionné que je l'étais. Il épelait sa date avec une assurance, un aplomb, qui forçait le respect de sa réponse. J’avais là, en face de moi, un gars qui avait la même date de naissance que moi ! C’était divin et horrible à la fois. Divin parce que cela m’arrivait enfin, et horrible parce que je le considérais déjà comme un ami. Et c'est dangereux un ami, car on en attend beaucoup et donc il vous déçoit très vite. A peine l'amitié s'est-elle installée que tout se met en route pour la détruire. Ceci s'ajoutant à cela, j'ai commencé, à ce moment même, à craindre de le perdre.

Le plus proche que je connaisse de ma date de naissance, c'est Marie-Claire, née le 9 septembre 1952 à 4 heure du matin, soit 9 heures de différence entre nous deux. Malgré la proximité ce n'est pas le même jour! Heureusement Carsten est un gars avec qui je me sens bien. Bon, il m'a déjà désarçonné par des prises de positions assez rudes, c'est vrai, mais vais-je le rejeter pour cela? Non, pas du tout, en aucune façon.
Jamais.
Je l'ai, je le garde.
Gladys et Catherine sont du même âge, dans les 32/34 ans, ce qui me rassure.

On nous demande de ne plus faire trop de bruit. Comme nous sommes dans un hôtel nous comprenons qu'il est tard et que régler l'addition est ce qu'il y a de mieux à faire.
Nous rentrons dans nos chambres respectives, par le plus court chemin et tombons dans les bras de Morphée. Pour combien de temps?

Hier, j'ai essayé de ne pas trop mettre le ventilateur, rapport au rhume. Ce serait un comble! Attraper un rhume à 12 degrés de l'équateur! (tiens, elle est bonne celle-là). Enfin, je ne risque plus rien avec les moustiques, je ne les entend même plus! Je peux m'allonger de tous côtés, pas de problème!
Ce fut ma première bonne nuit.


LE 6 JANVIER 1998
On s'habitue, finalement.
La chaleur, les chants la moitié de la nuit, le répit du matin, le réveil enfin.
Les filles riront parce que je mets sonner le réveil!
Carpe diem! A huit heure, je suis fin prêt.

Nous avons décidé de passer la journée ensemble tous les quatre. Petit déjeuner chez les filles. Dans le jardin de leur voisin pour plus de précision. On sait quand ça commence, on ne sais pas quand ça fini. Ici il leur faut vingt minutes pour apporter ce que nous leur commandons, ce qui fait que nous avons déjà commandé la suite quand le plat précédent n'est pas encore arrivé! Et puis, notre petit déjeuner est du genre:
- C'est quoi le truc que t'as là?
- Tu veux goûter?
- Ouais, pas dégeu!
- Garçon, un comme ça!
Et ça repart pour vingt minutes!

Au-dessus du lac, des martins pécheur bigarrés gigantesques filent comme des éclairs. De temps en temps, sans prévenir, une noix de coco tombe des arbres. Je n'ose imaginer ce qui se passerait s'il nous en tombait une sur la tête. Comment faut-il faire pour ne pas se faire tuer? Sous les arbres il fait frais, relativement. J'arrive à avoir peur de quitter cet endroit pour de l'irrémédiablement plus chaud.
Bref, un petit déjeuner qui dure deux heures.

Chacun retourne à sa toilette, le ventre bien plein, et enfin, nous y allons.
Les filles adorent les boutiques. Lèche vitrines à gogo. Ecœurant ce qu'il y a d'échoppes dans un aussi petit village. Quand il n'y en plus, il en a encore! Gladys achète un Bouddha en albâtre blanc, simple mais de toute beauté.

Devant les échoppes, des cars de touristes débarquent leurs non moins écœurants voyageurs. Si nous sommes des white men, eux ils sont vraiment des white white men. Si nous, avec nos sacs à dos, nous dénotons dans le paysage, je ne vous dis pas ces touristes qui se calfeutrent dans des bus climatisés. Ils ne semblent exister qu'en troupes compactes comme des pachydermes apeurés. Ils ne regardent personne de face, ils rasent les murs et ne se sentent bien qu'ensemble ou à proximité de leur autobus. De plus ils ne sont pas bronzés. D'où les white white men.

De toutes façons, il n'y a ni white men ni coloured men en Inde puisque nous sommes, les indiens et nous, de la même race indo-européenne. Sauf, bien sûr, en ce qui concerne les populations dravidiennes de l'Inde du sud qui ont une peau foncée pouvant aller au noir le plus profond. La notion de race n'existant pas, c'était façon de parler: si je me sens ici un étranger quoi que je fasse, je comprends qu'eux, ces touristes de luxe, se sentent d'autant plus mal à l'aise. Pire, nous passons pour eux comme faisant partie de la couleur locale!
Je crois que le pire tourisme consiste à voyager en troupeau en étant lié à un véhicule, à un guide, sans possibilité foncière de se mêler aux autochtones, sans possibilité d'errer, de flâner en toute liberté, de se mêler à ce qui se passe autour de soi dans le quotidien des gens qui nous entourent.

Depuis hier j'attends. Mammalapuram, c'est bien, mais j'ai autre chose à faire que de rester ici. Je voudrais avancer. Déjà qu'on attend pour partir pour de nouvelles aventures, que ces demoiselles récupèrent qui son appareil photo détraqué, qui une paire de lunettes à prix pas croyable.

J'attend Gladys, qui voyagera avec moi, ce qui n'est pas pour me déplaire. Plein d'atouts, cette fille. Que se passera-t-il? Je l'ignore, et je ne m'en fais pas. Tout sera bon. N'ayant rien demandé, tout sera le bienvenu. Je suis dans les mains de Dieu. Il me donnera ce dont j'ai besoin et je ne sais pas ce dont il s'agit. De toute façon, il est évident que je ne veux que de la qualité à l'état brut. Pas de faux semblants, pas d'obligations. Inventer l'inconnu. Sentir la danse. Malgré les faux pas, les maladresses. Aimer quelqu'un dont on ne connaît rien, que l'on va côtoyer pendant plusieurs jours, est-ce réalisable? L'aimer en lui laissant toute sa place, entière, sans espérer la conquérir? Au moins aurai-je réalisé cela une fois dans ma vie.

Nous nous dirigeons vers le village de pêcheurs. Je n'y ai jamais vu de pêcheurs mais ici, nous l'appelons comme ça. Nous ne prenons pas la route mais plutôt des ruelles qui s'insinuent entre les bâtisses. Je rencontre le français d'il y a deux jours, celui qui ressemble à Sonam.
- Voilà où nous habitons. Regarde, une grande chambre dans une grande maison. Pour autant par mois. Comme nous sommes ici pour six mois, le prix est abordable.
Tout est propre, spacieux. Il en a de la chance! Mais vivre ici six mois, il en faut des jours de vacances, et du courage!

Nous continuons à dévaler les ruelles et arrivons dans cette plaine côtière parsemée de lagunes que nous avions entr'aperçue hier du haut des rochers. Il fait chaud. Nous ne profitons plus ici de la fraîcheur du littoral. Nous passons devant un indien occupé à nettoyer des vêtements à même la mare aux canards. Il frappe le tissus sur une pierre plus ou moins plate à coups répétés, comme nous pouvons imaginer les blanchisseuses de la Semois il y a si peu de temps.

Arrivant près des habitations par derrière, nous rencontrons une mère avec ses deux enfants, une fille de cinq ans qui court partout en riant et un bambin d'un an dans les bras. Gladys ne peut résister à les prendre en photo. Et donc elle demande mon appareil photo puisque elle n'a toujours pas récupéré le sien. La photo est une des plus réussie de notre voyage. La maman a une allure de princesse dans son sari bariolé, alors qu'elle n'est vraisemblablement pas de caste aisée.
Ici, les femmes ont toutes fière allure. Elégantes, naturellement souples dans leur démarche, magnifiquement vêtues de sari ou d'autre costume traditionnel, elles ont un port de déesses, le dos bien droit, le regard loin devant elles. Pas de jeu de séduction comme en Europe, où il est continuel.
Il faut aller en Inde pour s'en rendre compte: chez nous tout le monde se toise, s'observe, se séduit, ou cherche à séduire. Au minimum, il y a toujours des regards qui jaugent le potentiel de réaction qu'ils suscitent.
"Oh le beau petit nez! Hmm, elle est pas mal"
"Mouais, baisable"
"Elle me cherche du regard mais le détourne tout de suite quand je tourne la tête vers elle!"
"Il est comment, ce mec-là?"

En Inde, ça n'existe pas. Impossible de chercher le regard d'une indienne. Elles ne regardent personne. J'ai essayé. Ça ne marche pas. Je ne dis pas qu'on ne peut pas les remuer, je dis qu'elles ne cherchent pas le contact visuel. La seule qui, me semble-t-il, a été remuée, sans que je fasse quoi que se soit d'ailleurs, partageait le même compartiment de train que moi avec sa famille. Après coup, en revoyant la scène, la façon dont elle parlait à son mari me suggérait qu'elle me parlait par personne interposée. J'avais un très bon contact avec son mari, nous parlions de choses et d'autres et avions visiblement des atomes crochus. Puis elle s'est mise à lui parler avec des yeux grands ouverts, de ses yeux qui vous rentrent dans le corps, bien loin. Je me demandais ce qu'il lui arrivait. Elle ne m'a pourtant pas une seule fois regardé. Mais j'étais là, seul ami de son mari. Se sentait-elle exclue de nos conversations par la barrière de la langue?

Nous suivons la route vers le sud. Nous passons à côté d'un site archéologique. On y voit un grand éléphant de pierre magnifique. J'irai le visiter la prochaine fois que j'irai à Mammalapuram. Le long de la route, une pancarte nous apprend que nous nous trouvons devant l'ashram machin chose, de sri machin chouette. C'est une aire de terre battue, sans la moindre végétation, de 10m sur 40, délimitée par deux rangées de fils de fer. A l'intérieur de cette maigre enceinte une cabane de 3 sur 2, en chaume, et un bonhomme, un seul, assis à même le sol, le crâne nu sous ce soleil de plomb!
Les quatre mousquetaires passent sans rien dire.
Nous arrivons à la forêt d'hier. A ce coup-ci, étant nombreux, je propose d'y entrer. J'aimerais bien voir une forêt indienne.
Et bien, ce n'était qu'une futaie équienne, d'une essence inconnue (tous les végétaux me sont inconnus ici. J'en suis tout dérouté, pas de points de repère), sans la moindre végétation au sol. Sol sableux, faut-il le préciser. Marchant en direction de la plage nous rencontrons du monde. Trois ou quatre types patibulaires. Les forestiers locaux. Ils viennent d'attraper un singe, une singe plus précisément, dans un piège grillagé. Nous faisons la conversation avec les gars autant pour nous rassurer que pour montrer que nous n'avons pas peur d'eux. Car il y en a un qui ne me plaît pas. En les quittant sur un "Have a good day!" celui qui ne me plaît pas me suis les baskets et me demande des sous. De prime abord, c'est non. Il faut d'abord se défendre, ensuite faire des concessions s'il le faut. Il insiste. Ils sont plus forts que nous. Nous sommes très vulnérables, surtout avec les filles, au beau milieu d'un bois, sans personne dans les environs pour nous porter secours. Je persévère quand même: je redis non. Comme nous avançons tous les quatre sans se laisser impressionner, non groupés, ce qui donne l'impression que nous ne craignons rien, il n'insiste pas et s'en va rejoindre ses copains.
Ouf! J'ai eu chaud.
Devant le danger, on devient tous des sioux.

Nous débouchons sur la plage en frôlant les buissons.
"Look, dit Carsten, snakes."
"Are they dangerous?" demande Catherine."
"The smallest, the more dangerous."
Ils n'avaient qu'une quinzaine de centimètres. Couleur jaune verdâtre. Epaisseur moins qu'un crayon. Le tiers de leur corps dépasse des branches basses. Il fallait de bons yeux pour les voir. N'importe qui les aurait touchés en passant.
Dangereux ou pas, j'en sais rien. Se méfier quand même.

La plage se trouve sous un talus d'un demi-mètre de sable. Elle est large d'un mètre quand la vague arrive, et de six mètres quand elle reflue. Les crabes aux yeux exorbités y pullulent. Inoffensifs. Ils courent dans tous les sens. Marrants.
Nous avons pris nos maillots, nos essuies, donc nous nous installons. Ca alors, les filles enlèvent leur soutien! Bon, pas de panique, ce n'est pas la première fois que tu vois une poitrine nue. Je me mets du côté de Catherine pour ne pas être équivoque avec Gladys. Carsten, lui, semble bien nerveux et se met à l'écart. Pas bien loin, un mètre d'écart, tout au plus. Mais pas vraiment avec nous.

La rôtissoire, ce n'est pas vraiment mon truc.
"Do you come to the water with me, Carsten?"
"Good idea!"
L'endroit me semble quand même dangereux. Les vagues déferlent avec force sur le rivage. Il existe des plages dangereuses où la baignade pourrait finir tragiquement. Nous sommes loin de tout, malgré les deux inévitables indiens mâles qui ont repéré les seins de nos copines et qui se tiennent à distance (que peuvent'ils bien pouvoir reluquer de si loin?). Je veux me baigner, donc, j'y vais. Pas à pas, pour tâter les vagues. j'ajoute un mètre à chaque vague qui passe, et je me retrouve assez loin pour pouvoir nager sereinement. Un bateau de pêcheurs passant continuellement plus loin, si j'ai un problème je pourrai toujours rejoindre sa route. Mais tout va bien, rien ne me tire vers le large.
A l'accoutumée, une fois dans l'eau, j'enlève mon maillot et me l'enfile autour du cou. Vive la nudité! Sentir l'eau qui vous caresse partout, je ne raterais pas ça pour tout l'or du monde. Plutôt agitée comme mer. Enfin, après avoir nagé de tout mon saoul et fatigué de l'effort, je renfile le tissus de toile autour de mon sexe et de mes fesses et sors de l'eau. Je m'allonge à côté de Catherine. En remettant mes lunettes je m'aperçois que, si elle avait ôté le haut (je le savais), maintenant elle a ôté le bas. Bon, elle s'arrange pour que l'on ne voie rien, mais comme elle a le même format que Claudine, j'imagine les douceurs cachées de cette beauté terrestre. La meilleure position, en ce moment, pour tout homme bien portant, c'est de se coucher sur le ventre, parce qu'il vous pousse des énergies qu'il vaut mieux cacher parce que sans doute illicites.
Carsten, dans son émotion, se met à construire un château de sable. D'abord il érige une tour. Puis, il y amène une rampe et bâti un pont-levis. Il ajoute des douves tout autour. Les filles observent. Il tapote le sable du plat de la main. Chaque coup se répercute sous le sable sur lequel je suis allongé à trois mètre de lui. Comme si sa main nous tapotait, nous carressait. Cette résonance me met à l'unisson avec ses gestes de constructeur. Il me regardait, mi-sérieux, mi-mal à l'aise. Il me semblait tel un dieu façonnant le monde de ses mains. Il construisait, il n'en croyait pas lui-même sa puissance, un univers parfait. Jamais, de ma vie, je n'ai vu quelqu'un créer de l'énergie avec si peu d'entendement. Il ne faisait jamais que jouer avec du sable, mais il construisait une cathédrale! S'en rendait-il compte? J'était bouleversé! Un Carsten inconnu construisait de l'énergie pure, un quelque chose se créait par son entremise, un quelque chose en dehors de toute rationalité humaine. Ses mains caressaient l'humanité entière, dont les filles et moi étions les témoins privilégiés. Une merveille se construisait sous nos yeux, indépendamment de toute culture, dans une verticalité, dans une bonhomie terrifiante.
"Gladys, could we place your White Bouddha on top of the castle?" dit Carsten.
"Yes, it's a good idea! But the waves will come and destroy everything, don't they?"
"It doesn't matter, we will save it, anyway."
Voilà le Bouddha blanc déposé au sommet de la tour. Tous les quatre nous observons la mer prendre possession de notre château. Ce qu'elle fait patiemment mais sûrement, efficacement. A la fin nous sauvons le Bouddha blanc du péril marin.
Ce château fut le premier moment fort de ce voyage.

Le deuxième le suit immédiatement.
Nous rentrons en longeant la plage vers le Shore Temple. Je reste derrière eux trois pour prendre des photos. J'aime les photos prise de dos, car les dos ne trichent pas, ils sont naturels. Il suffit d'imaginer l'endroit de la personne photographiée pour se rendre compte qu'elle a une attitude naturelle.
Ce n'est pas tout. J'invente un jeu nouveau. Devant moi trois traces s'incrustent dans le sable de la plage. Que se passera-t-il si je marche dans les empreintes? Et bien c'est formidable. Carsten d'abord. Je n'ose m'y engloutir car j'y sens de la détermination, de l'endurance, de la fragilité, de l'amitié. Une très grande amitié, mais fragile. Gladys, là je suis perturbé car je partirai avec elle. Ça perturbe le ressenti. Sa trace est froide. Catherine, alors là je ressens le oui, le non, le pourquoi pas, le non mais ça va pas? Pourtant sa trace me fait le plus chaud au cœur. Ses pieds me sont les plus sympathiques, les plus confiants. Etonnant! J'aurais cru que je me sentirais mieux dans les pieds de Gladys, mais ce n'est pas le cas!
Marrant comme les gens sont si différents! Trois traces, trois différences. Chacune avec son émotion spécifique colorée de la mienne. A ce moment je me rends compte de la chance de me trouver parmi eux. Les quatre mousquetaires forment une unité, et une unité, c'est indescriptible. Au-delà de toutes les différences qui nous séparent inévitablement, malgré elles, dans ce calme des vagues déferlantes du golfe du Bengale, nous formons une unité que j'ai rarement vécue ailleurs. Nous marchons silencieusement, sans échanger le moindre mot, chacun dans ses propres pensées, et pourtant, dans le fond, nous sommes indissolublement liés aux autres du quatuor.

Silence.

Furie des vagues.
Calme des pas dans le sable.

Unité des consciences.
Amour infini.

La plage du Shore Temple, des vendeurs d'écureuils empaillés et de la Mama aux poissons frits.
"On mange des poissons frits? J'ai faim!" dit Gladys.
"OK!"
Moi, je ne moufte pas, j'aime pas les poissons épicés à mort, mais je veux bien essayer d'en regoûter.
La Mama est à la fête. Gladys aussi. Ces deux là font la paire. C'est à celle qui fera le plus de bruit, tellement elles sont contentes de se voir.
Nous nous installons à la terrasse. Il n'y a d'ailleurs qu'une terrasse, toute la plage est la terrasse! Nous sommes assis tous les quatre en rang sur le même banc.
Vérifier si je m'assied sur du propre.
"Alors, pour tout le monde du poisson frit?"
"OK"
"Et un petit thé aussi?"
"Va pour le thé!"
"Bien, quatre poissons et quatre thés!"
Et je te baratine, et je te baratine. Sous le flot de paroles un air de gaieté passe au-dessus de nos têtes. Catherine lance quelques feintes.
Je reçois deux machins rouges gluants de graisse sur un morceau de carton. C'est donc ça que j'ai mangé dans le noir le premier jour?
"C'est bon, hein!" me dit Gladys qui plantes ses dents dans la bête avec appétit.
La bête est pleine d'arêtes, elle a une tête, des yeux, des nageoires et une queue. Tout est rouge. De plus on mange avec nos doigts. Ça dégouline de partout, entre les phalanges, sur le menton.
"Oui, mais pas tous les jours", que je lui réponds.
J'arrive à manger un poisson et lui refile le second. Amélioration depuis la première fois, non?
La Mama nous sert des verres. Bon, les verres sont dégeu.
"Gladys, tu as les serviettes en papier?" demande Catherine.
"Oui, je les ai!"
Catherine se met à nettoyer son verre. La Mama n'est pas contente. Une cliente qui nettoie les verres, ça ne s'est jamais vu sur cette plage! Charabia en Tamoul. Des ordres fusent, toujours en tamoul. Le gamin va chercher de l'eau.
Où? A la pompe.
Où est la pompe? Derrière le baraquement.
On l'entend d'ailleurs pomper, maintenant.
Voilà Catherine qui part dans un fou-rire. Pourquoi? J'ai pas entendu la feinte! Puis Carsten s'y met. Et puis Gladys. Mais qu'est-ce qu'ils ont, bon dieu? Le vent m'apporte la réponse: venant de la pompe invisible, une odeur de chiottes m'arrive aux narines. Voilà l'eau qui nettoiera les verres!
Avec le chahut que nous faisons un attroupement se forme autour du baraquement.
Maintenant la Mama, manu militari, trempe les verres dans l'eau nauséabonde du puit, prend les serviettes, et, de ses mains qui n'ont pas vu un savon depuis des lustres se met à essayer de les laver!
Le fou-rire ne s'arrête pas!
Dans notre pays, sans savon, la crasse s'étale!
Ici aussi!
Le fou-rire s'amplifie...
La Mama prends de plus en plus d'autorité sur l'opération. Elle se sent importante, indispensable. A dix mètres autour de nous, tous le monde se tait devant la solennité du moment. Plus elle prend du pouvoir sur nos verres, plus on rigole. Plus la crasse s'étend, plus on lui dit que c'est parfait!
Elle dépose enfin les quatre verres devant nous. On ne voit plus les taches de crasse, elles sont étalées sur tout l'intérieur des verres.
Hilarité générale!
Maintenant on ne rit plus. Plus du tout:
L'instant solennel est arrivé: voici le Thé. Le Thé rempli nos verres. Et quand le Thé est servi, il faut le boire! Il nous est d'ailleurs impossible maintenant de faire autrement. L'attroupement muet regarde la scène, nous, pleurant de rire devant nos verres immondes, et la Mama toute fière de montrer ses protégés qu'elle chouchoute.
Le thé le plus dur à avaler de tout le voyage.
Va-t-on survivre à ça?
Boire en imaginant toutes les crasses qu'on ingurgite, et on ne peut absolument pas y échapper! Le fou-rire s'éteint, d'impuissance. On sèche nos larmes.

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Avec le soir tombant et l'éclairage public, l'ambiance du village est très agréable et reposante. Aux étals, les Indiens vantent leur marchandise. Je suis assez intéressé par des dessins, mais ils valent soixante roupies. Cher. Je décline l'achat. Ils me disent que c'est dessiné à la main. C'est peut-être vrai car il y a un léger relief. Des gravures? En tous cas c'est du beau travail. Mais à ce prix-là, je refuse de sortir mon porte-monnaie. En fait, à la fin de mon voyage, à Bombay, le prix sera pareil et je n'en achèterai pas malgré mon désir d'en ramener. Pourquoi? Parce que je ne sais pas qui y est représenté. Ce sont des divinités, mais lesquelles?

Au soir, Carsten m'invite chez lui.
"Demain on se quitte. Je vais chercher du whisky et du Coca."
"Carsten, tu as été bien gentil avec moi, c'est moi qui vais offrir le whisky."
"Pas question!"
En fait, je ne voulais pas boire du tout.
On a donc bu deux mazouts.
Puis on s'est couchés.
Tomorrow is another day.

LE 7 JANVIER 1998
J'arrive enfin à dormir sans le ventilateur. Sous la moustiquaire, il fait relativement bon because plus de moustiques. Et la chaleur je crois la supporter de mieux en mieux.

Le petit déjeuner est vite expédié: rien qu'une heure.
Gladys doit aller se faire masser chez le docteur ayurvédique. Carsten l'a branchée dessus. Je lui ai effectivement dit que le massage m'avait fait beaucoup de bien. Je ne lui ai pas dit que j'étais tout nu. Ce sera sa surprise.

Hier, elle a récupéré son appareil photo qui, paraît-il fonctionne enfin. J'en doute beaucoup. Effectivement, la réparation ne tiendra pas deux jours. Elle devra donc utiliser encore mon appareil. Très bien. Je ne sais d'ailleurs pas quoi photographier. Elle me reprochera gentiment de faire les mêmes photos qu'elle.
Mais elle en prenait de bonnes! Je profitais de son bon goût!

Vite, vite, nous allons encore visiter un site du village, dont j'ignorais l'existence. Cela défie les lois de la géologie et de la physique. Il s'agit d'une boule de roche de 7 à 8 m de diamètre (la boule de beurre de Krishna) en équilibre instable sur une pente. Imaginez une pente rocheuse complètement lisse sur laquelle est posée, mais elle va dégringoler, une boule de billard coincée on ne sais comment.
J'ai envie de la pousser vers le bas mais je n'ose pas, car si j'arrive à la faire bouger, j'imagine les dégâts qu'elle provoquerait! Tout un village dévasté! J'essaye finalement, je ne serai pas le premier à l'avoir essayé, quand même! Rien ne bouge. Mais alors là rien du tout. Je pousse plus fort. Toujours rien. C'est pas possible, ça doit bouger ce machin là! Rien n'y fait. C'est vraiment du solide.

Gladys demande à des occidentaux de nous prendre en photo. Elle me prend par la taille, ben moi aussi, pourquoi pas, clic-clac, la photo est dans la boîte.

Nous rentrons dare-dare à l'hôtel et ramassons nos bagages.

Carsten et Catherine, qui restent sur place, nous accompagnent au bus stand. Il y a de l'émotion dans l'air. Catherine perd son amie. Je perds Carsten. On perd tous quelqu'un, en définitive. Je gagne Gladys. Elle gagne un compagnon de voyage.
Au secours! Qui est qui?
Au bus stand je refile un paquet de biscuits à une mendiante. Je n'en ai aucun mérite. Si je les garde encore ils gâteront, autant que quelqu'un en profite.
Je dis aux autres:
"Regardez, elle va continuer à mendier, malgré le fait que son sac soit rempli."
Effectivement, elle continue à mendier, le sachet de biscuits débordant du sac. Elle se fait rudoyer par un indigène qui la chasse:
"Vous vous rendez compte, elle mendie avec un sac full ov biskits!"

On ne peut rien faire.
Regarder, c'est accepter.
Ne rien dire également.

Est-ce que se manifester changera quelque chose?

Il n'y a que ceux qui sont venu ici en Inde qui ont le droit de répondre.

Voici le bus pour Kancheepuram.
Nous montons. Je dis à Gladys que les meilleures places me semblent être à l'arrière, loin du bruit du klaxon, loin de la chaleur du moteur. C'est bon pour elle. Nous faisons nos adieux à nos amis. On s'embrasse, on se congratule, on se promet de se revoir. Je sais que je perds quelque chose, mais je sais aussi que j'en gagne une autre.
Quel sera notre futur? Quel sera notre destin? Comment allons nous gérer notre association?
Le bus démarre.
Nous nous faisons de grands signes d'au revoir. Nous sourions de plaisir chacun pour les autres, pour ceux qui restent, pour ceux qui partent. Une gaieté rempli l'atmosphère, une congratulation réciproque nous embrase, chacun souhaitant le meilleur pour l'autre, pour tous les autres, pour tout l'autre.



Le bus quitte le village.

Pour la première fois enfin
je découvre l'intérieur du pays avec sa campagne,
ses rizières,
et ses forêts.

Il y a du vert partout
du vert de vie
des plantations d'arbres
des cultures
des villages de chaume
et des êtres vivants dans ce monde si dur.

Je regarde Gladys penchée à la fenêtre
L’immensité de l’Inde se découvre devant nous:

Je suis indien.


Roland Berger
Bouillon
Février 1998 - décembre 2001


PS:
Réflexions sur le texte

Pourquoi vouloir parler de l'Inde?
Comme un de ces deux hommes qui sonnent à votre porte le dimanche matin, portant une petite mallette, nous le disait récemment: "Je peux vous parler de Dieu pendant des heures!" (alors que les mystiques, qu'ils soient chrétiens, musulmans, bouddhistes ou autre ont de la peine à nous en dire un seul mot qui soit approprié…), je parle de l'Inde parce que je ne la connais pas, parce qu'elle m'échappe, parce ce qu'elle représente tout ce que je ne sais pas.
J'en parle parce que je ne la comprends pas et j'essaye, par ce biais, de susciter une réflexion qui déboucherait sur une réponse, que je n'ai pas encore trouvée.

Que s'est-il passé après avec Gladys?
Cela ne concerne personne, mais c'est la première question que l'on me pose. Gladys n'est pas le sujet du texte. Le sujet en est mon arrivée en Inde et ce qui s'est passé pendant les premiers jours. Il se fait que la chance a été avec moi, puisque je me suis fait des amis immédiatement alors que j'étais complètement déboussolé. Mais comme tout le monde est déboussolé en y arrivant, je ne faisais pas exception. J'étais normal.
Ce voyage n'avait rien à voir avec ceux que font les tour operators qui vous prennent en charge à l'arrivée à l'aéroport et qui vous y reconduisent quand vous avez épuisé vos dollars. Non, désolé, ceux-là n'ont rien vu de l'Inde.
Si, ils ont vu une Inde. Une parmi tant d'autres, une qui leur convient en tous cas, confortable, qui se cale bien avec leur vision du monde où tout y est ordonné, propret.
Merci, l'Inde, d'exister, toi qui est différente des autres, qui nous remet at the right place, dans nos bottes d'êtres fragiles, pas si puissants que ça somme toute, passeurs éphémères, triviaux, sur un monde de boue, il faut oser le mot, boue dans laquelle peut fleurir le lotus.


Oui, c'est bien tout ça… mais avec Gladys, que s'est-il passé??

Il ne s'est rien passé.
Et ce fut formidable.
Je n'étais pas allé en Inde pour avoir une aventure et je le lui ai dit le plus simplement maladroitement que je le pouvais. Je ne sais pas du tout comment elle l'a prit, nous n'en avons jamais parlé.
Mais ces jours passés avec elle, en couple d'amis, compte parmi mes plus belles expériences de vie. De ces moments qui vous façonnent, au-delà de tout ce que l'on vit communément. Avec une acceptation de l'autre dans toute sa différence (nous ne nous connaissions absolument pas), une entente des plus fraternelles qui soit (son regard quand je pleurais devant une tartine que je ne savais pas avaler), et surtout un respect de l'autre de la part de chacun au plus haut niveau à tous moments, c-à-d tout le temps, et le temps, en Inde, dure longtemps…
On ne sais même pas vivre comme ça avec sa propre femme. Parce qu'on lui demande à tout bout de champ, soit d'être belle, intelligente, souriante en toutes occasions, au courant de tout ce que l'on sait soi- même, capable de tout ce que l'on ne sais pas faire soi-même, etc, etc,… ad nausea.

Alors, si un jour la chance vous donne l'occasion d'aimer quelqu'un sans rien lui demander
n'hésitez pas
foncez
car quand on ne demande rien
on reçoit en cadeau encore plus que l'on a donné.